Agora du Management

Je suis convaincu que les pratiques managériales ne peuvent se développer qu'en restant ouvertes à d'autres manières de faire, de voir. Cette idée est parfaitement illustrée par Christine Cayol dans son livre "L'intelligence sensible" où elle consacre un chapitre au cinéma de Hitchcock comme école du discernement.
C'est à la suite de cette lecture que j'ai été amené à regarder le film "Sueurs froides" (Vertigo) de Hitchcock ; en voici, le synopsis :
A San Francisco, Scottie est un homme qui ne supporte pas l'altitude et a souvent des crises de vertige (titre anglais du film), très gênantes dans sa fonction de policier. Après la mort d'un de ses collègues, accident qui déclenche son acrophobie, il quitte la police. Une de ses connaissances le contacte afin de suivre sa femme, qu'il prétend possédée par son aïeule, Carlotta Valdes. D'abord réticent, Scottie finit par accepter. Après de longues scènes où il file la jeune femme, il se rend compte par lui même qu'il y a une part de vérité dans ce que disait son ami d'enfance. Lorsque Madeleine, la jeune femme, tente de se suicider en se jettant dans la baie de San Francisco, il la sauve de la noyade in extremis et la ramène chez lui. Il fait sa connaissance et est de plus en plus fasciné par la folie douce qui l'a poussée à tenter de se suicider. Ils tombent amoureux l'un de l'autre, mais Madeleine est la victime d'une nouvelle crise de folie, et se jette du haut de la tour d'une église ; Scottie, terrassé par son acrophobie, n'a pas pu la suivre et la sauver.
Après plus d'une année de dépression et de mutisme, il commence à retourner dans les rues, dans les endroits qu'il a connus avec Madeleine. Il croit la voir partout mais il est déçu. Au détour d'une rue, il rencontre Judy, aussi brune que Madeleine était blonde, mais avec pourtant les même traits, le sosie de la disparue. Après l'avoir suivie, hébété, il l'aborde et ils finissent par sortir ensemble. Il lui colore les cheveux en blond, lui achète le tailleur que portait la défunte, bref, il la remodèle de façon à la transformer en Madeleine. Judy, qui s'en rend compte est désespérée mais se laisse faire parce qu'elle l'aime. Scottie finit par devenir fou lorsqu'il comprend, en découvrant un bijou ayant appartenu à Madeleine chez Judy, de quelle horrible machination il a été la victime...
Source : Wikipédia

Sueurs froides nous montre le parcours de Scottie (joué par James Stewart) pris, malgré lui dans un jeu de manipulations (charme d'une femme, jeu de signes en parallèle d'une histoire iréelle) qui au final lui fait perdre tout bon sens. Ceci est d'autant plus inattendu de la part d'un policier dont les traits caractéristiques pourraient être l'observation, la raison scientifique, en tous cas "un professionnel de la lecture des signes".
Le scepticisme de certains pourrait juger froidement ce film comme cousu de fils blancs et son scénario comme invraisemblable (pour ma part, j'ai trouvé que la filature de Scottie manquait de discrétion ; mais peut-être est-ce encore un signe de sa manipulation ?).

Christine Cayol prend ce film comme point de départ d'un déroulement où nous réalisons que nous pouvons tous être des Scottie en puissance ; il existe cependant une attitude salvatrice : le discernement pour éviter la chute.

Avant de préciser son approche, revenons à la définition du terme "discernement". Il vient du latin discernere, "séparer; distinguer" :
Distinguer par la vue une chose ou une personne de manière à éviter toute confusion avec ce qui lui ressemble ou la cache.
Source: TLFI
Discerner revient donc à découper le réel ou du moins à en écarter les composants pour mieux les voir.

Mais pourquoi choisir de parler du discernement ? Que risque-t-on à ne pas le pratiquer ?

Tout d'abord, voici quelques interprétations de Christine Cayol du film de Hitchcock pour illustrer les conséquences d'une absence de discernement :
Dans l'entreprise comme dans un film d'Hitchcock, nous nous laissons prendre par des images et gardons le nez collé sur l'écran sans exercer cette distance qui permet le discernement. Nous ne voyons ni n'arrivons à entendre ce qui souvent est évident, posé là devant nous, offert à notre perception, « lettre volée » du sens; nous n'avons pas toujours le désir de vraiment discerner. La fascination pour un patron ou la peur (parfois injustifiée) de ne pas retrouver d'emploi, l'appât du gain ou du pouvoir peuvent nous conduire, comme Scottie, à des situations que nous aurions qualifiées froidement d'invraisemblables.
Source : L'Intelligence sensible de Christine Cayol
  De nombreuses situations faussées se nouent ainsi. Au lieu de traiter le fait et donc de l'entendre, j'obéis au chantage plus ou moins conscient d'une relation affective. C'est donc ma peur ou ma lâcheté que je soigne, et le fait réel avec ses exigences propres, que je laisse de côté. Ainsi James Stewart dès le début du film écarte d'un coup de revers de manche les faits ainsi que son malaise, pour rentrer dans un marchandage avec le mari, signe du compromis qu'il signe en réalité avec lui-même. Pour éviter de dire non, pour retrouver une activité, peu importe la raison, le détective lance une sorte de oui « de confort » qui lui permet de ne pas entrer en conflit avec celui qui lui fait une demande. Traiter son confort ou traiter la réalité, «j'ai accepté de signer car je n'en pouvais plus de ses pleurs», le discernement impose d'identifier en soi ce qui, dans tout marché, relève d'un oui responsable et engagé ou d'un oui de soulagement et de confort.
Source : L'Intelligence sensible de Christine Cayol
  Devenir un grand financier, un écrivain célèbre, un patron d'entreprise, un professeur, il peut arriver que nous troquions ce qui nous convient vraiment, ce qui nous va bien, contre de belles images. Ici aussi l'attention à sa sensibilité joue comme indice efficace. "Comment sens-tu ce poste, cette équipe, ce patron, ce projet ?" Le langage courant nous met ici sur la piste; il faut se montrer attentif aux données immédiates de la sensibilité pour discerner. Mais la chimère ou l'image font souvent plus d'effet que le ressenti intérieur parfois discret, et le fantasme a plus de pouvoir que la réalité au moment où il opère.
Source : L'Intelligence sensible de Christine Cayol
  Devenu fixe comme les yeux de Madeleine, son regard se soumet à l'hypnose du désir et de l'impossibilité. Se concentrer sur l'inaccessible, le lointain, et négliger ce qui est à portée de main et donc de responsabilité, négliger cette décision à prendre, ce petit dossier que je tiens en main et lui préférer de vastes considérations sur l'économie mondiale et les fluctuations de la Bourse, combien de temps perdons-nous à préférer l'inaccessible, le lointain? Et à quoi le préférons-nous? Précisément à ce qui s'offre à nous, face à nous, l'information présente que l'on pourrait tenir en main, maintenir en nous pour l'examiner, c'est le sens du présent que nous fuyons.
Source : L'Intelligence sensible de Christine Cayol
  Pour Christine Cayol, l'enjeux fondamental est de détecter ce qui est de l'ordre du détail signifiant, ce qui est nouveau et singulier dans tout ce que nous avons l'habitude de traiter (déconditionner notre regard) sans pour autant accumuler une masse inconsidérée d'informations au risque de s'y noyer. Elle insiste également sur le fait que l'art de discerner ne peut être dissocié de la pratique  ; le temps consacré à la lecture des signes doit l'être dans la perspective d'un passage à la décision, à l'action, accordée au réel. Cette approche n'est pas sans rappeler les développements de François Jullien qui, dans un de ses détours par la Chine, parle de disponibilité du stratège/sage ; le détail signifiant serait à rapprocher du ji 幾.   Le discernement commence par la nécessité de prendre le temps de faire confiance à ce que l'on voit, ce que l'on sent, en essayant de le décrire le mieux possible; ce qui est sans doute le plus exigeant. Le cinéma d'Hitchcock ne cesse de jouer avec ce pouvoir d'auto- occultation, en nous laissant parfois suivre un héros élégant et maladroit qui, comme nous, ne voit pas ce qui se donne pourtant à ses yeux, ses oreilles, et se laisse prendre dans une vaste supercherie. Laboratoire d'exercice du regard et du discernement, les images du cinéaste comme des mains de prestidigitateur se jouent de notre négligence et nous entraînent là où elles veulent sans que nous ayons vraiment compris ce qui se passait.
Source : L'Intelligence sensible de Christine Cayol
  Ce paragraphe donne la première clef : prendre le temps. Dans une vision réductrice, inconsciente du temps économisé par l'exercice du discernement, certains pourraient rétorquer :"C'est justement ce qu'il manque aux managers ! Le temps". Mais c'est une erreur.
  De manière synthétique, voici les conditions d'un bon exercice du discernement, telles que présentées dans le livre de C. Cayol :
  • Prendre le temps du recul pour :
    • "discerner d'abord en soi ce qui relève de sa peur, de sa fascination, de sa croyance; distinguer au plus près ce qui vient de soi et ce qui vient du dehors" ;
    • "s'interroger sur ce que l'on voit et fait vraiment, et à se détacher de sa volonté propre pour laisser émerger les signes du réel extérieur" ;
    • voir autrement.
  • Echanger et affiner avec d'autres mes perceptions pour élaborer des décisions pertinentes car en prises avec le réel sensible
  • Accepter de ne pas tout savoir.
Les personnes qui se refusent à la moindre prise de distance et au moindre arrêt dans leur emploi du temps pourraient prendre exemple sur notre héros hitchcockien. Découvrir que ce soi-disant temps perdu à s'éloigner, à voir autrement, à lire autre chose dans le train ou en avion, à laisser flâner son regard, peut se vivre aussi comme un temps fécond qui favorise l'acuité et la pertinence de jugement sur certains problèmes ou situations délicates. Cette approche a eu un écho d'autant plus particulier chez moi que j'ai eu l'occasion d'aborder ces idées sous un autre angle dans plusieurs articles dont  :
Tout ceci étant dit, comme peut-on mettre en pratique ce nouvel exercice du discernement ; est-ce qu'un moyen pratique de s'exerce au discernement ne serait pas de tenir un journal avec comme point de départ de chaque journée, l'énumération des objectifs prioritaires (les détails signifiants s'aprpécient en fonction d'une orientation préalable).   Le manager qui voudra s'essayer au discernement, devra toutefois veiller à ne pas s'exposer aux risques suivants :
  • Le risque de "l'analyse infinie qui inhibe l'action" ;
  • Le risque du "regard paranoïaque qui souffre d'une sur- interprétation permanente des signes" ;
  • Le risque d'une absence de discernement illustrée par le personnage de Scottie.
Le discernement est donc un exercice de responsabilité. Dans cet esprit, il ne me reste plutôt qu'à revoir le film d'Hitchcock en concentrant mon attention sur les signes et tours du cinéaste et garder ainsi une fenêtre sur cour dans l'immeuble management!.


Discerner pour simplifier et simplifier pour décider, agir.  

Si cela vous intéresse, voici les références du livre de Christine Cayol :
L'Intelligence sensible - Picasso, Shakespeare, Hitchcock au secours de l'économie
Par Christine Cayol
Village mondial
188 pages

Voilà ce qu'en disait l'Expansion à sa sortie :
L'art, nouvel horizon du management
Qu'est-ce que notre entreprise ? À quoi sert-elle ? Qu'a-t-elle envie de devenir ? Au service de quoi, de quel projet ? de qui ? Ces questions ne sont pas réservées à ceux qui, de l'extérieur, pensent l'organisation, estime Christine Cayol. Mais penser ensemble, dans l'entreprise, le sens que l'on veut donner à l'action collective, est-ce possible ? Oui, grâce à la culture, répond la jeune femme. Le rôle que nous jouons sur le petit théâtre de notre quotidien a déjà été joué ailleurs. Si la culture est la mémoire de l'intelligence des autres, alors elle doit nous permettre de trouver des repères, des clés de compréhension de ce que nous vivons. Shakespeare, Molière, Balzac, Picasso ou Hitchcock peuvent nous fournir les moyens de nous décaler, de prendre du recul par rapport à notre propre situation. L'art est aussi un outil de management.

Les idées forces:
Preuve et épreuve. Doit-on se fier à ce que l?on nous prouve ou bien à ce que l'on éprouve ? En somme, la preuve ou l'épreuve ? Les tests, les quotients en tous genres (QI ou QE c'est selon), nous libèrent-ils vraiment du monde intérieur et sensible par lequel nous nous sentons et nous vivons ? Non, évidemment. Il y a urgence à confronter deux mondes qui s?ignorent : une raison objective, calculatrice et une autre, sensible.
Intelligence sensible. Vivre en harmonie, c'est laisser s'épanouir sa propre sensibilité. C'est s'attacher à la singularité du réel. Aiguiser ses sens pour passer d'une intelligence de l'objet à une intelligence de l'autre.
« Objectiver ». Exclure les qualités sensibles d'une réalité en produisant une abstraction mathématique qui correspond à un ordre donné. Le malaise survient dès que cette méthode rigoureuse bascule dans le scientisme, où l'idéologie dicte son choix et impose de se montrer objectif. En clair, on peut tendre vers l'objectivité (méthode scientifique), mais l'on ne doit pas s'y soumettre (moule technico-scientifique).
Expérimentation et expérience. Deux concepts radicalement différents. L'une oblige à suivre une pensée linéaire qui attend puis prévoit les effets produits par certaines causes, non pas rencontrées dans le réel mais issues de notre intellect. L'autre invite à rencontrer l'imprévu, c'est-à-dire ce qui n'est pas encore modélisé. L'expérimentation n'est qu'une mise en scène sophistiquée de vérification de liens de causes à effet ; l'expérience est une connaissance du sensible.
Ouvres d'art. S?ouvrir au plaisir de l'altérité par l'art. Les oeuvres sont ce qui nous permet de cultiver l'humain. Et d"exercer notre intelligence sensible.

L'auteur
Philosophe de formation, Christine Cayol a commencé sa carrière dans l?enseignement avant de s'intéresser au monde économique et de prendre conscience de l'intérêt de la démarche philosophique pour les équipes de direction des entreprises. Elle a créé le cabinet Synthesis pour aider les décideurs à cultiver leur "intelligence sensible" grâce à la fréquentation des oeuvres d'art, qu'il s'agisse de peinture, d'architecture ou de cinéma.
Source : Expansion

Vous pouvez également vous rendre sur le site internet du  cabinet de Christine Cayol :
Synthesis

Picasso, Shakespeare, Hitchcock, mais au secours de quoi au juste ?
Au secours d'une vision technicienne du monde qui a trouvé dans l'économie sa principale expression. Au secours d'une économie qui a perdu sa mission première et qui a écarté l'homme en tant qu'être de culture et de sensibilité. Au secours de ceux qui désirent vivre et travailler dans un monde plus humain.
En réponse aux impasses des organisations humaines qui prônent la rentabilité financière et l'idéologie technique mais sans plus croire à ses progrès, Christine Cayol propose un chemin nouveau, par l'art, la culture et la vie.
La sensibilité, comme la pensée, se travaille et s'aiguise à partir de la confrontation avec d'autres regards, d'autres mondes, d'autres idées. Christine Cayol s'appuie sur la rencontre avec des ?uvres d'art pour réhabiliter l'intelligence sensible et éveiller le sens de cette intelligence chez son lecteur.
Mar 3 avr 2007 Aucun commentaire