Agora du Management

Ces derniers temps et dans la lignée d'un article précédent, Le symbolisme dans l'entreprise et dans le management ? (1), j'essaie de clarifier plusieurs notions que l'on croise peu dans le vocabulaire du management, plus par ignorance que par absence ; il s'agit des notions d'image, imagination et d'imaginaire.

Toute une tradition philosophique, depuis Platon, a fait de l'imagination une forme mineure de la connaissance. La pensée antique ne lui reconnaît pas de rôle légitime dans la connaissance. Malebranche l'appelait « la folle du logis », et Pascal « la maîtresse d'erreur et de fausseté ». Aujourd'hui, l'image a encore, même si elle est très présente dans notre société, une dimension superficielle de loisir ou, du moins, d'accessoire.

Mon propos doit, dans le domaine du management, être nuancé (peut-être) dans les entreprises de communication, publicité, ces sociétés dont l'objet social tourne autour de l'image.

En tous cas, ma conviction est que l'imaginaire et l'image n'ont pas de statut reconnu dans le discours managérial. Mais est-ce justifié ?
Les sciences cognitives amènent légitimement à se poser cette question et nous l'avons déjà vu ; l'image combinée à du texte (voir l'image seule lorsque de vous lisez des ouvrages sur le mind mapping) participe grandement à la mémorisation, voir au raisonnement.

Mes grandes interrogations relatives à l'image, l'imaginaire et l'imagination seraient :
  • Ont-ils un rôle ignoré dans les organisations et le management passe-t-il à côté de quelque chose ?
  • Peuvent-elles avoir un statut épistémique aussi fort que la langue (autrement dit : l'image peut-elle avoir un rôle aussi important que le texte dans une présentation powerpoint ?)

Avant tout, faisons un petit tour des définitions :
  • Imaginaire : créé par l'imagination, qui n'a d'existence que dans l'imagination ; ce qui se distingue du réel
  • Imagination : faculté que possède l'esprit de se représenter ou de former des images ; faculté de former, de créer des images d'objets non perçus ou d'objets irréels, de faire des combinaisons nouvelles d'images.
  • Image : représentation (ou réplique) perceptible d'un être ou d'une chose. Est image au sens large tout ce qui évoque analogiquement une autre autre chose, avec ou sans support matériel. Elle renvoie toujours à autre chose qu'à elle-même, substrat ou modèle avec lequel elle entretient un rapport de ressemblance ou d'imitation.
Une approche intéressante soulevée par le Larousse de la philosophie (et exprimée bien avant, en partie, par Descartes) positionne sur une même échelle la sensation, l'imagination et l'entendement ; la sensation fait appel au sens qui exige la présence de l'objet, alors que l'imagination peut former une image en absence de celui-ci et à l'entendement qui peut se passer des images. Elle hériterait de l'une (la sensation) divers traits de passivité (imagination reproductive, du moins) et du second (l'entendement) l'autonomie active dans la construction de formes.
Néanmoins, cette approche présente l'image, et donc l'imagination, comme un stade inférieur de l'entendement.

J'aurais tendance à les mettre sur le même plan et les considérer comme deux modes d'accès à la connaissance.
Pour mieux appréhender ces notions, il faut les mettre en opposition.
Tout d'abord, comment se différencient raisonner et imaginer ?
Comme  le rappelle Eugénie Végléris :
La raison est à la fois une faculté de l'intelligence humaine et un ensemble de principes qui permettent à cette faculté de s'exercer. La faculté rationnelle est celle de l'abstraction et de la conceptualisation. Les principes sont la non-contradiction, la cohérence, l'enchaînement causal. Raisonner, c'est ordonner ses idées, classer, conclure.
Quand la raison s'exerce dans le domaine de la connaissance, elle produit des hypothèses, des principes, des lois et des théories scientifiques. Quand elle prend pour objet l'action, elle produit des règles de conduite, que celles-ci soient d'ordre social, moral ou politique. Kant appelle spéculative la raison théorique (le rationnel) et pratique la raison qui règle la conduite (le raisonnable). Une pensée qui procède par démonstration est rationnelle. une action qui n'est pas commandée par la passion est raisonnable.
Voilà, à la raison pratique est opposée la passion ; mais n'est-ce pas un biais fortement ancré dans notre culture qui positionne de facto l'imagination dans le domaine de la passion.
Pourtant, tout comme l'imagination, le raisonnement se fait en dehors du réel ; la différence résiderait alors dans les principes qui président à la démarche.
Pour ma part, je ne dégraderais pas l'imagination par rapport au raisonnement dans la mesure où les principes de ce dernier peuvent être discutés :
  • la non-contradiction : comme je l'ai déjà présenté, les contraires peuvent se combiner pour produire un effet (Les paradoxes et les contradictions : ici et ) ; de plus, la non-contradiction implique trop l'exclusion or, dans une vision un peu plus chinoise, le contraire ne disparaît jamais, il est même nécessaire à l'émergence de son opposé ; que serait le bien sans la pensée du mal, une utopie ?
  • L'enchaînement causal : j'ajouterais la causalité linéaire ; beaucoup de chercheurs et philosophes aujourd'hui travaillent sur la complexité, les causalités multiples, non-linéaires...
Mais je ne suis pas en train de m'attaquer au "raisonner" ; je cherche simplement à pondérer et ouvrir la vision d'un "penser autrement".

L'imagination et la raison sont donc des facultés de l'homme ; pour moi, le fait que l'imagination travaille sur la base d'une image n'est pas le facteur différenciant mais plutôt ces principes organisant l'exercice de ces facultés. En effet, j'ai l'impression que la différence entre l'image et le concept est assez ténue ; ils semblent tous deux être en dehors du réel et en constituer une représentation, une interprétation.
De surcroît, et quitte à en choquer certains, lorsque je lis les définitions des concepts philosophiques dans mes beaux dictionnaires, je ressors souvent avec une belle impression du fait en raison de la multiplicité des interprétations et des visions.
Peut-on même dire que la raison est un sous-ensemble (structuré par des règles) de l'imagination ?
Sans aller jusque là et pour rester dans la vision de Gaston Bachelard, on peut considérer la philosophie comme l'étude systématique de la réprésentation sans exclurer l'imagination.
Pourquoi également, le signifiant du signifié ne pourrait-il pas être image toute autant que mot ?
Ferdinand de Saussure, linguiste, a souligné l'arbitraire du signe. Le propre de la raison par rapport à l'imagination est donc d'être arbitrée... ?

Que retenir à ce stade de l'imagination ? C'est un domaine sans règles et sans arbitrages qui se développe en dehors du réel physique, autrement dit dans la tête de l'homme.

Albert Jacquard dans son livre "Petite philosophie à l'usage des non-philosophes" considère l'imagination comme une anticipation de la connaissance ; elle fait partie du cheminement qui nous rapproche du réel et en ce sens contribue à l'innovation, la création... (des termes très chers à l'entreprise et au management). Très pragmatiquement, il souligne également que penser l'avenir, faire des projets ne sont possibles qu'en laissant jouer l'imagination.

En écrivant cela, j'ai l'impression de redonner à l'imagination toutes ses lettres de noblesse, mais il est vrai que lorsque je considère le terme d'imaginaire, on y met une nuance d'iréel : Alice au pays des merveilles, les contes...
L'imaginaire est crée par l'imagination et n'a de place que dans l'imaginiation ; pourtant, il n'est pas forcément une fuite du réel pour se réfugier dans un monde utopique.

D'un point de vue plus managérial, je pense que l'imaginaire apparaît dès qu'il y a incertitude, flou, tous deux facteurs d'angoisses. L'imagination tend à palier ce manque d'information ; elle peut s'exprimer au travers de la rumeur, que l'on pourra qualifier de fantaisiste.
Voilà donc peut-être le point intéressant : dès qu'il y a incertitude, flou, voir insatisfaction, il y a imaginaire.
Cet imaginaire est-il néfaste ; faut-il l'éradiquer ?  ; faut-il le nourrir car il peut alimenter l'innovation ?

Une réflexion à pousser...si vous souhaitez m'accompagner dans ce cheminement n'hésitez pas avec vos commentaires.


PS : la photo d'en-tête est une peinture de Gustave Moreau, le phaeton.
Jeu 28 déc 2006 Aucun commentaire