Agora du Management
Faut-il nécessairement avoir peur pour faire preuve de précaution ?
Cette question m'est venue à la lecture de l'édito du Monde d'aujourd'hui : "Principe de précaution ou principe d'anxiété ?". Ce titre s'inscrit dans une vison populaire où la peur est positionnée aux antipodes de l'acte courageux et où la prudence est réduite à la peur, la lâcheté. Pourtant, dès l'Antiquité grecques, des philosophes comme Platon ont retenu la peur comme un des constituants majeurs de l'acte courageux : le courageux connaît ses peurs, les maîtrise et les dépasse ; il sait où il va. Dès lors, ce titre de la Une du Monde ne positionne pas le débat au bon niveau. En effet, la précaution est la reconnaissance d'une ignorance face à un événement donné ; elle n'est donc pas sans objet comme l'anxiété.
Ce titre concerne les mesures prises suite à la paralysie du trafic aérien provoquée par le passage d'un nuage de cendre provenant d'une éruption volcanique en Islande. Les populations et autorités ont peut-être cédées à la panique de l'angoisse (peur indéfnie qui amène à vouloir se prémunir de tout) ; le principe de précaution n'est peut-être pas en cause.
Cette question touche aujourd'hui la société dans son ensemble ; elle peut tout autant concerner une entreprise dans son approche des risques ou toute autre organisation.
Voici un extrait de l'édito du Monde pour votre réflexion :
Ce fut le cas il y a quelques mois lors de la pandémie de grippe A(H1N1), hier encore après la tempête Xynthia sur les côtes françaises, aujourd'hui à propos du nuage volcanique. A chaque fois, les pouvoirs publics se trouvent placés devant deux injonctions contradictoires. D'un côté, ils sont sommés par les citoyens eux-mêmes de leur assurer une protection maximale, absolue même, contre les risques (naturels, climatiques, sanitaires, etc.) qui peuvent les menacer. De l'autre, ils sont immédiatement accusés de verser dans l'excès de précaution et d'entraver la liberté de chacun, s'il apparaît que le risque n'était pas aussi grave que redouté. Devant ce dilemme, les Etats appliquent à leur niveau la règle de sagesse que chacun retient volontiers pour sa gouverne personnelle : deux précautions valent mieux qu'une. Le gouvernement français y est même obligé depuis que la Charte de l'environnement a été constitutionnalisée en 2005. Dans son article 5, celle-ci est claire : "Lorsque la réalisation d'un dommage, bien qu'incertaine en l'état des connaissances scientifiques, pourrait affecter de manière grave et irréversible l'environnement, les autorités publiques veillent, par application du principe de précaution, à l'adoption de mesures provisoires et proportionnées afin d'éviter la réalisation du dommage." Entendu au sens large, c'est ce principe qui a conduit à la fermeture du ciel européen. Et il est un peu facile, après coup, de dénoncer cette décision radicale. Combien de voyageurs auraient accepté, devant le risque annoncé, de le braver ? Combien auraient admis de faire passer leurs obligations ou leur confort, ou plus encore les intérêts des compagnies aériennes, avant leur sécurité ? Reste à mesurer si les pouvoirs publics, français et européens, ont adopté des "mesures proportionnées" contre le danger supposé. Dans un premier temps, oui, à l'évidence. Dans un second, c'est beaucoup plus douteux. Dans le cas de la grippe A(H1N1) comme dans celui du nuage volcanique, l'on a tout simplement oublié de tenir compte ou même de mesurer la réalité effective du danger. Les drames sanitaires ou environnementaux qui ont éclaté depuis une vingtaine d'années - Tchernobyl, le sang contaminé, l'amiante, la vache folle... - ont amplement démontré que les obligations de protection des citoyens ne résistent pas toujours à la logique du profit. C'est un euphémisme ! Pour autant, cela ne signifie pas que le principe de précaution doit être précédé ou dominé par un principe de suspicion et d'anxiété. Sauf à admettre une société craintive, affolée par la moindre innovation scientifique, minée par le sentiment de vulnérabilité, obsédée par le risque zéro. Bref, une société régressive.
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Note : Une dose de réflexion éthique tous les jours fait le plus grand bien et c'est une bonne manière d'affûter ses facultés de discernement le jour où l'urgence ou plus largement le contexte ne vous laissent pas suffisamment de temps pour réfléchir à vos décisions ou comportements.
Merci pour votre contribution. Cette posture correspond à une réalité et peut-être une nécessité. Je vous propose de la discuter ensemble un peu plus pour me permettre de mieux la comprendre.
Dans un sens, elle signifie que le fait de "connaître" les risques liés à une action alimentent la peur et peut ainsi paralyser cette dernière. Sur cette base, il vaudrait mieux ne pas savoir. Mais cette inconscience dans l'action n'est-elle pas celle aussi qui qui fait que certains ne se préoccupent pas des effets de leurs actions sur l'environnement ou plus simplement sur les autres. Une dose d'inconscience ? peut-être, mais il ne faudrait pas qu'elle soit sélective.
Sur quoi notre conscience devrait faire l'impasse ? doit-elle faire l'impasse sur ce qui la dérange, lui fait peur, sur les conséquences sur les autres ou plutôt sur les effets très indirects de nos actions ?
Au-delà, agir avec inconscience serait-ce agir avec responsabilité, en particulier si l'on considère qu'un des éléments de la responsabilité est la capacité de répondre de, rendre compte de ses actes ? Ne pas avoir conscience de ce à quoi on s'expose et expose les autres peut ainsi rendre difficile l'exercice de la responsabilité.
Au plaisir de vous lire
Je crois qu'au fond le vrai sujet que vous posez est celui de la responsabilité. Il me semble que, pour le coup, celle-ci a trop souvent tendance à se "défiler" derrière la nécessité, l'implacable logique des choses...
L'éthique commence par la conscience de la responsabilité et par le refus de la nécessité. comme je l'écrivais sur mon blog à propos de la fermeture des agences de BNP-Paribas dans les paradis fiscaux : l'éthique existe là où l'acte coûte. Si tout le monde ferme ses agences, celà ne coûte rien. Si un seul le fait, au risque de perdre des clients, c'est un acte éthique.
Bon week-end
Personnellement, je pense qu'il faut une dose d'incoscience pour agir : "Tous ceux qui savaient disaient que c'était impossible, vint un qui ne savait pas, et il le fit". (proverbe de ?)
Mais bon... cela ne vaut pas toujours et en tous lieux