Agora du Management

policeSouvent, lorsqu'une direction ou un service émet une procédure, c'est avec l'idée qu'elle soit respectée. En effet, l'objet d'une procédure est de systématiser l'organisation d'une entreprise (ou d'une organisation) dans le but d'atteindre certains des objectifs de cette entreprise. Les dispositifs de contrôle s'assurent d'ailleurs essentiellement du respect des procédures existantes. Mais doit-on toujours respecter les procédures ? Si non, quand est-il possible de les enfreindre ?
Pour réfléchir sur ces questions, je vous propose un détour par quelques unes des idées que j'ai pu présenter lors d'articles précédents. Ainsi, la philosophie morale distingue deux grands courants : les catégoriques (sous l'égide de Kant) et les conséquentialistes. Pour une même règle (par ex., ne pas mentir), les premiers considèreront qu'elle ne peut souffrir aucune exception ; elle doit s'appliquer à toutes les situations. Les seconds considèrent que cette règle peut subir des exceptions et ce pour le bénéfice du plus grande nombre. Les deux courants sont supportés par de solides arguments que je ne présenterai pas ici (vous pouvez relire les articles suivants : ICI, LA...).
La questions que je vous propose est de déterminer les raisons qui empêcheraient d'appliquer cette distinction de la philosophie morale aux procédures d'une organisation (dans le 1er cas, on considère la société, dans le 2ème, l'entreprise).
La question a de quoi surprendre ! Mais est-ce si surprenant pour les personnes qui ont étudié les conditions de l'innovation ; en effet, certains universitaires ont identifié que l'innovation trouve souvent sa source dans une transgression d'une procédure devenue inadaptée : les déviances ordinaires (voir article sur l'innovation).

A partir de là, si une fonction régalienne de l'entreprise accepte d'émettre des procédure en sachant qu'elles peuvent être transgressées, quel intérêt y a-t-il à en émettre ? Faut-il organiser la désobéissance ?
Mar 9 mar 2010 3 commentaires

Bonjour,

Ce n’est pas parce que des procédures peuvent être transgressées qu’elles le seront ou qu’elles doivent nécessairement l’être.


Ce n’est pas en organisant une désobéissance, c'est-à-dire en créant une forme d’ordre dans l’application du désordre pour combattre l’ordre légitime qu’il y aura forcément un bénéfice en terme d’innovation. En posant les termes, en conférant un caractère officiel à la désobéissance donc en s’affichant ouvertement, le but initial recherché ne ferait que se dissoudre dans les moyens employés pour désorganiser une organisation. C’est précisément ce que fait un José Bové ou autre anti- mondialiste qui n’ont rien d’alter à part leur Ego.

 

Un cadre pour sortir du cadre ne serait qu’une mise en abyme d’une incapacité à jouer selon les mêmes règles.

Supposons que deux joueurs décident de jouer aux échecs l’un avec les règles du jeu d’échec et l’autre avec celles du jeu de go. Cela n’aurait de sens que si cela faisait émerger  un autre jeu, mais dans ce cas cela suggère une entente entre les parties.

 

En posant cela, nous sortons du cadre de votre question qui dans le fond crée délibérément un principe de double contrainte (« qui exprime 2 contraintes qui s’opposent : ‘L’obligation de chacune contenant l’interdiction de l’autre)

Si l’intention de l’entreprise est de faire appliquer son règlement et ses procédures tout en sachant que la réception de cette intention sera nulle et conduira mécaniquement à une transgression qu’elle subit et donc qu’elle tolère, la conclusion logique à tout cela sera la paralysie ou le conflit.

 

Cela me rappelle ce récit où « un robot se retrouve avec une programmation qui l'oblige à se protéger et à obéir à un ordre qui lui demande de se détruire ».

 

Sortir de cette double contrainte : obéir aux impératifs de l’entreprise qui me demanderait d’innover tout en m’en empêchant par son règlement de le faire, nécessite une stratégie qui ne peut pas être institutionnalisée. Tuer le tueur d’idées n’est pas la meilleure idée en terme de créativité. La difficulté est de sortir du cadre sans le faire voler en éclats et sans s’anéantir soi même.

 

Il existe une anecdote sur la résolution de cette double contrainte « Un maître Zen prend un bâton et le donne à l'un de ses étudiants en disant "Si tu dis que ce bâton est réel, je te frapperai avec. Si tu dis que ce bâton n'est pas réel, je te battrai avec. Est-il réel ou pas?" Aussi longtemps que l'étudiant reste au même niveau de pensée que son maître a utilisé pour créer la double contrainte, il est coincé. Si l'étudiant lève simplement les bras et saisit le bâton, commence à chanter, ramasse son propre bâton et prétend "se battre à l'épée", etc. il a transcendé la double contrainte et a changé le contexte de la relation ».

 

On en revient donc à la question : Quel intérêt il y aurait-il à transgresser des procédures, des règles qui sont là pour structurer ma capacité à imaginer et à avoir des idées ?

Codialement

Visiteuse - le 10/03/2010 à 12h16
Comme vous l'avez compris, un des objectifs de ce blog est d'alimenter, voire de provoquer la réflexion ; pour cela, des affirmations quelque peu excessives sont parfois nécessaires.
Néanmoins, mon propos ne visait pas à bannir toute règle ou toute norme de l'entreprise, ou à organiser une désobéissance généralisée.
Je visais uniquement les procédures dont l'objet est de structurer le travail d'individus à un niveau le plus fin possible en vue de la production d'un bien ou d'un service. Le constat est globalement (du moins souvent) partagé qu'une procédure ne peut prévoir toutes les éventualités et que la réalité est semée d'imprévus, que seule l'intelligence/la réactivité de l'acteur de la procédure permet de surmonter. Parfois, ces imprévus sont tellement féquents que la procédure n'est plus pertinente et l'acteur procède à des ajustements. Ces ajustements, qualifiées de déviances ordinaires par Norbert Alter (sociologue des entreprises), sont parfois la base de grandes innovations. Néanmoins, si l'on revient à l'acteur de base, il doit d'une certaine manière "désobéir" à la procédure initiale pour face face au nombre grandissant d'imprévus et pouvoir assurer ainsi sa prestation. Ce faisant, il peut même nourrir un sentiment de culpabilité. Ma question, certes excessive, visait in fine le niveau de l'acteur et lui permettre d'apprécier le moment où la procédure n'est plus pertinente et où il peut la transgresser sans mettre en risque l'organisation dans son ensemble (c'est ce que j'ai appelé "organiser la désobéissance" ; comme vous le voyez, nous sommes loin de José Bové).

Pour rebondir sur votre question finale, pensez-vous que les rédacteurs de procédures visent ouvertement cet objectif de structuration de la capacité à imaginer ? Si oui, pouvez-vous développer votre idée ?

Au plaisir de vous lire
Damien

Manifestement, j’ai fait du hors sujet avec mon contre sens.


En fait, je ne suis pas qualifiée pour faire des commentaires puisque je fais partie (selon les derniers chiffres de 2006) des 4 299 200 personnes, soit 30% de l’effectif salarié global qui travaillent dans une TPE. La réalité que 95% des entreprises en France soient des TPE, n’enlève rien au fait que 70% de salariés travaillent, oeuvrent dans des PME, PMI et grands groupes.

 

Mais cela signifie aussi que ma connaissance du monde du travail se résume à un degré d’organisation basique et pragmatique pour des raisons évidentes de moyens et  de ressources.

 

Votre approche systémique de l’entreprise, par son fonctionnement et sa dimension humaine est bien au dessus de mon niveau moyen de pensée. Dommage.

 

Je continuerai à lire vos articles avec intérêt puisqu'ils me font découvrir un monde insoupçonné par son degré de sophistication.

Cordialement.

 

Visiteuse - le 16/03/2010 à 13h05

Bonjour, je ne pense pas qu'il y ait du hors sujet dans vos propos ou de question de niveau moyen de pensée (je parlerais plutôt d'expérience).
Ne vous abstenez pas de commenter, au contraire ; l'objectif de ce blog est d'échanger à partir d'expériences différentes. De plus, les grandes structures peuvent apprendre des petites et ce d'autant plus qu'elles sombrent parfois dans des excès de complication / sophistication.
Je vous remercie en tous cas de votre commentaire qui m'a permis de préciser la problématique de l'article. Je garde aussi à l'esprit de différentier les notions de règles et procédures.
Pour revenir à votre commentaire, même dans une TPE, ne pensez-vous pas q'un salarié puisse être confronté à un des dilemmes du type suivre ou ne pas suivre la règle/procédure ? Si le cas se présente, que fait-il ? Il en parle à son patron ? et si la veille, il a eu des remarques sur la qualité de son travail ? Il y a un problème que je qualifierais d'éthique.

Pouvez-vous développer votre idée dans votre contexte sur la règle comme facteur de structuration de la capacité imaginative ?
Au plaisir

Damien

Merci de m’inviter à poursuivre cet échange. En fait je ne pense pas que l’on puisse vraiment comparer un paquebot à un esquif, à part que tous deux naviguent  sur l’océan économique en essayant de ne pas sombrer.

 

La nature de l’entreprise conditionnant son mode de fonctionnement, il est évident que dans une TPE, la relation est transversale entre le patron et ses subordonnés. La hiérarchie est régie par le principe de confiance réciproque.

 

Pas de directeurs, managers, chefs de services bref pas d’intermédiaires ni de paratonnerre non plus entre le dirigeant et l’exécutant ou entre l’entité décisionnelle et l’entité fonctionnelle.

 

Compte tenu de sa taille, ce type d’entreprise où tous les acteurs sont directement joignables, il n’y a pas de dilemmes à gérer. Les règles de fonctionnement sont claires, rôdées, les contrôles et validations également. Forcément, le volume d’affaires restreint et sa gestion permettent au chef d’entreprise d’avoir tous les indicateurs en temps réel.

Symétriquement nous avons accès à toutes les données : les canaux de l’information ne sont pas verrouillés, chose impossible dans une grande entreprise. Tout est forcément transparent : le CA, les marges, le résultat, les salaires, la trésorerie, les investissements, les difficultés etc….

 

Comme ce n’est pas le titre ni la fonction qui est en jeu mais le rôle de chaque personne qui compose l’entreprise, il n’y a pas de dissidence. On a des idées et on les expose, on les argumente et on en teste la pertinence sur le terrain.

C’est pourquoi la notion d’éthique dans ce contexte n’est pas un problème car tout effet voit sa cause exprimée sur le champ : on y gagne en franchise, en souplesse et en améliorations.

 

Si problème d’éthique il y a, ce serait plutôt ceux que l’on rencontre à l’extérieur.

C’est quand également nos règles et procédures rentrent en conflit avec celles des entreprises avec lesquelles on travaille (clients, fournisseurs).

Quelque soit ses qualités intrinsèques, les innovations proposées à ses clients, son professionnalisme, sa rapidité d’action, la petite entreprise souffre d’une difficulté existentielle : trop petite pour intéresser les grandes, et trop grande pour s’habiller avec un vêtement étroit pour elle. Mais cela c’est un autre débat.

 

Concernant le point que les règles peuvent être un facteur de capacité imaginative : dans une petite structure, les règles et les procédures sont des aides, des outils, une méthodologie, pas une politique. Donc ces règles au lieu de ne nous entraver, constituent l’ossature d’une organisation qui soutient le projet de l’entreprise.   

Partant de là, la seule loi (non transgressive) qui pourrait la limiter dans le développement de son idée est sa capacité à la financer.

 

Dans le contexte de la petite entreprise, Voilà à peu près ce que je peux en dire.

Cordialement.

Visiteuse - le 17/03/2010 à 19h27