Agora du Management

Mon activité professionnelle de novembre a été toute particulièrement chargée et m'a laissé peu de temps pour le blog ; en ce moment, je travaille à la rédaction d'un billet sur les normes et valeurs ; pour faire patientier encore un ou deux jours avant de vous soumettre mon nouveau billet, voici quelques extraits très intéressants d'un article de Yves Michaud  (professeur de philosophie, Institut universitaire de France et université de Rouen), issu  de "Valeurs, normes et évaluations", EspacesTemps.net, Actuel, 01.11.2005

C'est un des lieux communs de la description des sociétés contemporaines que les individus y seraient de plus en plus soumis à la flexibilité. La modernité consisterait à passer d'une société des statuts à une société des fonctions, avec, en outre, une accélération de la mobilité (au propre comme au figuré) dans les déplacements et les interactions comme dans la prise de rôle. Si bien que les individus se retrouveraient forcés de composer avec des jeux de normes variés et pas forcément consonants et même souvent dissonants. Il y aurait une sorte d'« impératif Fregoli » attaché désormais à l'existence sociale, ce qui engendrerait d'une part des conflits de normes, d'autre part une désorientation parmi ces normes, et enfin une fatigue existentielle devant tant d'ajustements à faire pour des performances différentes. Tel serait le sort de « l'individu hypermoderne ».

De fil en aiguille, cette inflation de l'évaluation, de la réflexivité et du pilotage normatif engendre une perte du sens des activités : l'évaluation devient la seule norme de l'activité et l'on oublie que l'activité avait une autre fin que l'évaluation.

Le concept de « performance » devient une valeur et on prétend dispenser des cours pour former la « personnalité », alors qu'il ne s'agit à tout prendre que d'inculquer le sens des affaires. Les relations sociales sont ramenées à des relations de droits ou à des relations fondées sur l'intérêt purement matériel. Ce qui relie n'est plus la relation de soi à soi de la complétude qui donne et se donne, mais l'échange marchand, sa comptabilité, ses investissements, ses calculs, ses fourberies, son hypocrisie, ses secrets et ses mensonges. Plus personne ne sait ce que signifie une relation humaine authentique, honnête et juste, une relation ouverte à autrui et dans laquelle on donne de soi. Tout le temps que nous passons avec les autres est d'abord compté et escompté dans le temps psychologique. Exit la dimension existentielle de l'instant. Le temps, c'est un décompte de périodes, avec des obligations et des échéances. La valeur des objets c'est leur valeur marchande. Que dire des personnes, puisqu'elles sont dans ce contexte ramenées à leur fonction, et leur pouvoir mesuré à la solvabilité de leur compte en banque !

Bref, quand elle a perdu toute dimension spirituelle quand la vie humaine n'a plus d'autre valeur que matérielle, toute évaluation passe par des considérations économiques. Le bonheur devient une valeur économique qui se consomme comme le reste et se mesure à ce que l'on est à même de posséder, d'exhiber, il se résume à la sécurité économique, le confort et la jouissance matérielle. Le chien est heureux quand sa niche est confortable et que sa gamelle est remplie tous les jours. Il se tient tranquille.

Sam 18 nov 2006 2 commentaires
Et si cette démarche été longuement réfléchie comme seul but affligeable à l’individu pour mieux le manipuler, car il est en perte de repères dus à cette mobilité forcée ??
Refuser l’évolution = égal, sortie de la nouvelle « normalité » de cette soit disant « modernité ou l’individu est oublie » ou profit de la performance. C’est ça cette nouvelle société !!!!
L'AIGLE\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\\ - le 18/11/2006 à 15h42
Il est fort probable que la mobilité mais, peut-être le changement de manière plus globale, génèrent une perte de repères pour l'individu (les repères absolus), accentuée par une intégration plus limitée ou moins constante à des groupes constitués (les repères relatifs). En tous cas, affirmer comme  vous le faites (et sauf à avoir mal compris) une manipulation, on rejoint l'idée d'un complot mondial (par qui et contre qui ?) Peut-être qu'il n'a pas un instigateur ou un groupe à la source de ces phénomènes maus qu'il s'agit d'une tendance, d'un fonds collectif (un effet de mode ?) pour mieux surveiller l'individu ; je rappelle ici le panopticon de Foucault. Peut-être que l'instigateur n'est pas une personne mais le concept de la moyenne : rester dans la moyenne et ne pas s'en écarter.
Damien
La Chouette - le 21/11/2006 à 22h56