Agora du Management
Certains d’entre vous auront peut-être remarqué hier l’ajout d’une série de caractères chinois dans la page d’accueil du blog ; comme je vous l’ai déjà indiqué, j’ai développé un intérêt tout particulier pour cette culture et le dépaysement que sa fréquentation peut provoquer dans nos modes de penser.
Ainsi, ce petit proverbe de quatre caractères est appelé chengyu dans la langue chinoise. J’ai décidé aujourd’hui de vous parler un peu plus de ces formes lexicales car elle constitue une autre manière de considérer les choses et peuvent, à ce titre, nous aider à faire évoluer notre approche méthodologique.
Je vous livre ici une première approche que vous trouverez également sur le site de Chine Nouvelle.
Les chéngyǔ (成語) sont des expressions proverbiales chinoises à quatre caractères écrits en 文言 wényán (langue littéraire et artificielle classique en usage majoritaire pour le chinois écrit depuis la plus haute Antiquité jusqu'en 1919 ; on pourrait comparer le wényán au latin tel qu'il fut utilisé en Occident dans le domaine scientifique jusqu'à récemment). De fait, les chéngyǔ ne respectent pas la grammaire et la syntaxe du chinois parlé actuel, sont très compacts et synthétiques et peuvent même être illisibles pour un Chinois n'ayant pas étudié la langue classique.
Souvent, ces chéngyǔ se réfèrent à un épisode mythologique ou historique précis qu'il faut connaîtrepour les déchiffrer ; c'est le cas pour l'un des plus célèbres : 杯弓蛇影 bēi gōng shé yǐng soit, mot à mot, « tasse / arc / serpent / reflet », que l'on ne peut comprendre que si l'on connaît l'histoire de cet homme apeuré par le reflet (影) de son arc (弓) dans sa tasse (杯), reflet qu'il a pris pour un serpent (蛇)... L'expression est synonyme de « poltron ». On le voit, le chéngyǔ en question n'est qu'un résumé des temps forts de l'anecdote ; ce n'est pas réellement une phrase mais une liste de mots-clefs.
De même, le chéngyǔ 破釜沉舟 pò fǔ chén zhōu n'indique que la liste suivante : « briser / chaudron / saborder / bateau ». L'anecdote historique à connaître est la suivante : un général avait ordonné à ses troupes de détruire tous les ustensiles de cuisine (破釜) et de saborder les bateaux (沉舟) après avoir franchi la rivière ennemie, de manière à bien montrer sa confiance en la victoire, toute possibilité de retraite ou de repli étant devenue impossible. Il gagna la bataille. Le chéngyǔ traduit donc en quatre caractères l'idée d'une confiance absolue dans sa propre victoire.
Comme l’indique le « Dictionnaire de Chengyu » de P. Doan et Z. Weng, il n’existe aucune figure rhétorique française qui corresponde au chengyu.
Le chengyu provient souvent implicitement d’une œuvre ou légende, constituant le fond culturel de la Chine ; l’œuvre de référence ou l’histoire présentent plusieurs dimensions qui ne sont pas effacées dans l’utilisation et l’interprétation ; le chengyu permet donc d’exprimer une idée complexe quelques mots. Au-delà de cela, il est un lien quotidien et actuel vers les racines ancestrales de la Chine et son fonds littéraire.
Pour vous aider à en comprendre l’utilisation et la portée, voici un exemple avec une phrase française :
Monsieur Dupond est Bill Gates et Microsoft.
Ici « Bill Gates et Microsoft » serait le chengyu ; il fait référence au mondialement connu Bill Gates dont l’ascension depuis son garage d’étudiant est bien connue de tous ; l’utilisation de ce chengyu singifierait plusieurs dimensions à la fois :
- Il est parti de rien
- Il a connu une progression fulgurante
- Il est dans une situation monopolistique contestée
- …
La langue chinoise est une langue contextuelle ; le contexte peut donc amener à retenir seulement certaines dimensions de l’histoire (la légende) connue de tous.
Le chengyu pourrait être rapproché des « cas » bien connus dans les écoles de management ou des arrêts des instances judiciaires faisant jurisprudence, évoqués au travers de quelques mots ou noms clefs (cas Kodak, L'arrêt Dame veuve Trompier-Gravier,…).
Comme vous le savez, le concept est une notion centrale de la philosophie et de la culture occidentale ; elle est significative de la recherche de l’absolu ; la conceptualisation vise à dégager des aspects constants pour identifier un certain objet ou phénomène réel et pour construire éventuellement l’objet théorique correspondant. Le concept est, en quelques sortes, une version épurée du réel.
Le chengyu conserve finalement toutes les dimensions d’une situation et tend à considérer chaque situation comme étant singulière. Le chengyu, tout comme plus largement la langue chinoise, ne cherche pas enfermer la réalité dans des mots, à figer le contenu et le sens.
Le chengyu doit être retenu pour sa dimension évocatrice dans un contexte donné : poser les objets/idées à proximité les uns des autres et laisser le sens surgir des liens que l’observateur fera dans son contexte.
Dans cet article, je rappelle donc que l’approche occidentale tend à trancher, exclure et ainsi décomplexifier le monde ; l’individu sort du monde (combien de fois avez-vous constaté des écarts entre la théorie et la pratique). Je n’affirme pas que la pensée chinoise ignore l’abstraction mais souligne seulement sa capacité à conserver par delà les siècles son fond d’expériences et à ne pas figer les choses, ce qui permet d’en tirer les enseignements en fonction du contexte.
Pour arriver à cela, cela implique donc de garder trace de ces situations exemplaires, de ces cas originaux et de les faire connaître de chacun des membres de l’organisation.
Ces quelques idées sur lesquelles il faudra bien évidemment revenir, m’amènera à explorer des approches moins philosophiques que d’habitude, en particulier sur l’imaginaire, la pensée symbolique…
En ce qui concerne l’expression présente sur ma page d’accueil (j’essaierai d’en changer régulièrement), il s’agit en fait d’un xiehouyu, une autre figure de style chinoise ; le xiehouyu se scinde en deux parties ; la première présente la situation, c’est le sujet ; la deuxième qui n’est pas énoncée, est la réponse que pose la première partie. Dans la pratique quotidienne, seule la première partie est mentionnée. L’expression complète que j’ai indiquée est :
盲人摸象 … 各執一端
Mang2ren2 mo1xiang4 / ge4zhi2yi1duan1
La première partie signifie : des aveugles tâtent un éléphant
La deuxième partie sous-entendue : chacun n’en touche qu’une partie
Seule la première partie est explicitée et signifie : en considérer qu’une partie de la réalité.
Pour finir, voici l'histoire complète des aveugles et de l'éléphant, évoquée par le xiehouyu :
UN ÉLÉPHANT ET LES AVEUGLES
Une fois, six aveugles vivaient dans un village. Un jour, ses habitants leur dirent " Hé ! il y a un éléphant dans le village, aujourd’hui "
Ils n’avaient aucune idée de ce qu’était un éléphant. Ils décidèrent que, même s’ils n’étaient pas capables de le voir, ils allaient essayer de le sentir. Tous allèrent donc là où l’éléphant se trouvait et. chacun le toucha.
" Hé ! L'éléphant est un pilier " dit le premier, en touchant sa jambe.
" Oh, non ! C’est comme une corde, dit le second, en touchant sa queue.
" Oh, non ! C’est comme la branche épaisse d’un arbre " dit le troisième, en touchant sa trompe.
" C’est comme un grand éventail " dit le quatrième, en touchant son oreille.
" C’est comme un mur énorme " dit le cinquième, en touchant son ventre.
" C’est comme une grosse pipe " dit le sixième, en touchant sa défense.
Ils commençaient à discuter, chacun d’eux insistait sur ce qu’il croyait exact. Ils semblaient ne pas s’entendre, lorsqu’un sage, qui passait par-là, les vit. Il s’arrêta et leur demanda " De quoi s’agit-il ? " Ils dirent " Nous ne pouvons pas nous mettre d’accord pour dire à quoi ressemble l’éléphant" Chacun d’eux dit ce qu’il pensait à ce sujet. Le sage leur expliqua, calmement " Vous avez tous dit vrai. La raison pour laquelle ce que chacun de vous affirme est différent, c’est parce que chacun a touché une partie différente de l’animal. Oui, l’éléphant à réellement les traits que vous avez tous décrits "
" Oh ! " dit chacun. Il n’y eut plus de discussion entre eux et ils furent tous heureux d’avoir dit la réalité.
Cela fait assez longtemps que je lis et travaille sur la langue chinoise (ce n'est pas pour autant que j'arrive à le parler mais j'en connais bien la logique et ai quelques ouvrages de référence) ; malgré cela, c'est avec la création de l'Agora que j'ai personnellement pris du recul sur cette connaissance et ai commencé à restituer quelques écrits ; chemin faisant, je me rend compte qu'il y a certainement une voie originale pour faire évoluer la réflexion ; mes lectures dans les domaines des sciences cognitives et de la psychologie poussent également dans ce sens.
Comme je l'ai déjà indiqué, ma découverte de la Chine était un détour ; plusieurs fois, lors de lectures de textes de philosophes occidentaux, je me suis dit que l'auteur avait lu les textes classiques chinois sans toute fois l'avouer (Deleuze, Whitehead, Héraclite...) ; en fait, il faut pas aller chercher un quelconque plagiat ; il s'agit simplement d'une voie explorée par quelques philosophes mais sans grand succès ; l'ensemble de nos philosophes ont préféré s'engouffrer dans les traces d'un Descartes, Aristote... A l'autre bout, quelques philosophes chinois, les moïstes, en particulier, ont développé une pensée proche de celle de nos auteurs grecs. L'opposition entre Orient et Occident n'est pas si nette ; il faut juste parler d'une approche dominante.
un autre proverbe parle de la montagne lushan ainsi :
不识庐山真面目 只缘身在此山中
on ne connait pas la montagne lushan quand on est dessus ; il faut en être loin pour en voir la splendeur
pour christophe et ses intéressantes réflexions : la pensée chinoise aborde ce sujet de la complexité. Elle envisage le réel et ne raisonne je crois ni par distinction ni par découpage, mais elle envisage les 10000 êtres par différenciation. Les textes taoistes vous en diront plus
Bonjour,
Je viens de lire votre bel article sur les Chengyu chinois.
Tout d'abord je vous signal la mise en ligne sur Chine-Nouvelle.com d'un dictionnaire français des Chenghyu.
Ensuite j'aimerai revenir sur la phrase de P. Doan et Z. Weng, "il n'existe aucune figure rhétorique française qui corresponde au chengyu". En effet je ne partage pas du tout leur avi, le français en regorge.
Voici quelques exemples:
Locutions françaises liées au contexte, à l'histoire, à la légende:
- "riche comme crésus", quelqu'un d'extrèmement riche
- "l'épée de Damoclès", un danger qui plane sur quelqu'un
- "un vieu de la vieille", en rapport à la vieille garde de Napoléon, quelqu'un qui a roulé sa bosse
- "pleurer comme un Madeleine"
Locutions françaises imagées
- "avoir roulé sa bosse"
- "perdre le nord"
- "avoir l'estomac dans les talons"
etc, etc... il y en a des milliers et des milliers.
De plus à la différence des Chengyu chinois, les Chengyu français (permettez moi l'expression) sont énormément employé dans la vie courante, à l'oral, par toutes les couches de la société quelque soit le niveau d'étude. En chinois, seuls une minorité se retrouve à l'oral, une immense majorité est réservée au public lettré.
Le dictionnaire de Chengyu en ligne, propose plus de 30 000 Chengyu, je pense qu'un chinois de niveau universitaire n'en connait au grand maximum qu'un sur dix, en n'en utilise q'un sur trente...
Cela dit, l'étude des Chengyu reste très intéressante, voir passionante.
Cordialement,
La première remarque serait de souligner la structure fixe de quatre caractères du chengyu.
Parmi tous les exemples cités de la langue française, il est vrai que certains peuvent se rapprocher du chengyu par leur référence à une histoire connue : épée de Damoclès, riche comme Crésus ; les autres seraient pour moi de pures expressions idiomatiques.
Mes autres remarques seraient également des questions :
- Lorsqu'un Chinois utilise un chengyu, a-t-il en tête l'histoire sous-jacente et comme souvent le français n'utilise-t-il pas seulement le chengyu pour un sens unique ; combien de personnes connaissent l'histoire de Crésus et ne retiennent l'expression que pour souligner un peu plus fortement la richesse d'une personne
-Le Chengyu a-t-il vraiment un sens unique et ne fonctionne-t-il pas quelque part comme un symbole, polysémique.
Au-delà, je suis d'accord, le chengyu reste un sujet de discussion passionant ; je rappelle que je le mettais en avant dans l'Agora comme une figure de style ne figeant pas le sens, correspondant assez bien à une vision globalisante du monde. Il est vrai que si l'approche de mon lecteur de Chine Nouvelle est la bonne, l'exemple tombe à l'eau... mais pas l'idée de fonds.
Sur cette discussion, j'aimerais bien avoir l'avis de Florent.
Alors que sur le forum du lechinatown.com je demandais une explication comme suit
une petite question : le sens et l'origine de l'expression suivante m'échappent totalement ;
黑不溜秋 (littéralement "noir/ne pas/glisser/automne)
J'ai juste compris que c'est pour dire que c'est tout noir ; mais pourquoi parler de glisser et d'automne ?
Quelqu'un a des lumières ?
Un jeune chinois de Brest m'a répondu :
Ce genre de question est pas facile à répondre
à mon avis peut etre ça vient d'une dialecte du nord, les gens du sud comprennent mal cette expression, à confirmer
Sinon ça m'étonnerais s'il y a vraiment une expliquation concernant Glisser et Automne sur cette expression
ça se dit comme ça, c'était peut juste pour avoir quatre caracteres, à l'époque les chinois se fient de parler avec que des mots à 4 caracteres
j'ai répliqué
merci yann le breton
j'aime ton explication
limiter tous ses propos
parler en quatre mots
pourquoi s'en priver
si cela est vérité ?
et un érudit normand est venu nous expliquer que :
Pour le 4e caractère de 黑不溜秋, j’ai trouvé une dizaine de variantes : 啾湫球蚯鰍鍬丘楸求出, mais c’est officiellement 黑不溜丟 à TW.
A mon avis, il ne faut pas trop chercher le sens de chaque caractère.
D’après 國語辭典/国语辞典, de TW, ça vient d’un dialecte de Beijing.
On ne voit pas bien la signification de 不. C’est sans doute une simple approximation phonétique. Le même dictionnaire donne en effet ceci :
酸不溜丢/酸巴溜丢, très acide
矮巴溜丢, très petit en taille (il n’existe pas de 矮不溜丢)
巴 me semble plus facile à expliquer que 不. En effet, 巴 a le sens de « très » comme dans 眼巴巴, 凶巴巴, 乾巴巴. Il n’y a pas besoin de répétition, car on dit aussi 乾巴 pour dire (très) sec. Il y a aussi 巴望, espérer ardemment.
Quant à 溜, la série 溜qiu est troublante, parce que 溜湫 se dit des yeux qui tournoient, comme lorsque quelqu’un essaie de cacher quelque chose. Je serais plutôt pour le sens de « très », comme dans 酸溜溜, 光溜溜.
Ainsi l'on voit que la forme de 4 caractères est une convention partagée ; c'est un réceptacle qui accueille des histoires d'origines parfois lointaines. J'y vois une forme.
Comme la poésie en quatrains finalement , en remplaçant "mot" par "vers" ?
J'aimerais revenir sur la partie du message où il est dit : "Dans cet article, je rappelle donc que lapproche occidentale tend à trancher, exclure et ainsi décomplexifier le monde".
C'est tellement vrai !
D'où l'utilité du travail de certain de nos penseurs de la complexité comme Edgar Morin qui nous aident à sortir de cette rationalité, ce point de vue issu de la pensée de Descartes : pour comprendre le tout, on le découpe en partie plus petites et plus faciles à comprendre, puis, à partir de la compréhension des parties, on pense pouvoir comprendre le tout.
Bien sûr, cette approche a eu de beaux succès, mais elle présente également de nombreuses limites. Elle occulte le lien et la relation entre les choses. Elle occulte la synergie, les interactions, etc.
Les sémacartes présentées sur mon blog sont issues de la pensée de Morin qui dit que nous devons apprendre à DISTINGUER (et non pas découper) puis à RELIER. Dinstinction-conjonction voici la méthode pour rendre la complexité intelligible, car le complexe ne peut se simplifier sans être mutilé.
La pensée occidentale mutile le complexe.