Agora du Management

"Pour progresser et se donner les chances de réussir, il ne faut pas se poser trop de questions".

Dès que j'eus lu cette phrase dans l'édito de Capital de Septembre, je me précipitai pour débrancher mon ordinateur et arrêter ce satané blog qui met en avant le questionnement comme une démarche de progrès dans le management ! Après ce vertige schizophrénique, je me ressaisis et laisse la nature revenir au galop.

Reprenons l'édito dans son intégralité :
Les vertus de la Google attitude
Pour progresser et se donner les chances de réussir, il ne faut pas se poser trop de questions. L’exemple nous vient de Google, une entreprise qui ne recule devant aucune audace. Quand ses ingénieurs réclament un budget pour lancer un nouveau projet, leur hiérarchie ne met qu’une condition  : faciliter la vie des internautes et, si possible, les épater. La rentabilité  ? Question subsidiaire, on fonce et on verra plus tard. Si ça ne marche pas, on arrêtera. C’est ce mode de fonctionnement qui fait la force du roi du cybermonde depuis sa naissance, il y a dix ans. Tout part de l’innovation, qui crée la puissance. Le pari est que les profits suivront, même si la stratégie commerciale n’est pas claire au départ. Voilà dans quel esprit se préparent les nouveaux ­services qui vont déferler sur le Net et les téléphones mobiles dans les prochains mois. Nos envoyés spéciaux sont allés les ­découvrir au siège de Mountain View, en Californie (page 46). Bluffant  ! Parfaitement adaptée au secteur de l’Internet, où rien n’est prévisible car la technologie change tout en permanence, la démarche de Google l’est aussi à n’importe quel autre univers incertain. C’est-à-dire, en ce moment, à l’économie tout entière ! La phase la plus violente de la crise semble passée, mais nul ne peut encore établir le calendrier précis de la reprise (voir page 14). Tout le monde est dans le brouillard et on ne peut avancer qu’en essayant d’imaginer ce qu’il y a derrière. C’est notamment le cas des particuliers qui s’intéressent à l’immobilier, le grand sujet de ce numéro (à partir de la page 100). Pas de krach, mais une sévère correction à la baisse, annoncions-nous l’an passé. La suite nous a donné raison et cela ouvre de nouvelles perspectives aux acheteurs. Si une bonne affaire se présente, le moment est peut-être venu de la saisir. Réfléchissez un peu, mais pas trop…  
En d'autres termes, l'attitude vantée pour faire face à un contexte de forte incertitude, est celle du agis d'abord, il sera toujours temps de réfléchir après.

A y regarder de plus près, l'idée n'est peut-être pas si aberrante que cela, en particulier si l'on fait l'hypothèse que l'on ne peut ni connaître ni anticiper l'avenir ; elle remet l'expérience au coeur de la démarche de connaissance : agir puis tirer des enseignements de l'expérience réalisée. Pourquoi pas ?

Aristote avait déjà réfléchi aux modalités de l'action dans contexte de contingence, autrement dit d'incertitude. En son temps, il avait préconisé une attitude de prudence, une prudence en actes qui repose sur la délibération et ne se refuse pas à l'action. Peut-on vraiment toujours délibérer de son action à venir, en particulier dans des contextes d'urgence ? Délibérer, est-ce perdre du temps ?

Il ne faut d'ailleurs peut-être pas réduire la délibération-décision-action à un schéma aussi linéaire délimité dans le temps : la délibération peut se construire dans le temps (dans ce cas, on pourra aussi appeler son résultat, intuition), parfois l'action est justifiée a posteriori.

Mais dans ces quelques questions que j'ai limité en nombres pour rester dans la Google Attitude, il me semble avoir oublié la question de l'éthique. Cette Google Attitude ne fait pas la part belle à l'éthique :
  • Ne pas se poser trop de questions, en particulier celles sur les conséquences, sa responsabilité dans la société ; que devient ici la Corporate Responsibility ?
  • Le seul objectif qui prévaut est la satisfaction du client, ce qui laisse à d'autres le soin de s'occuper des autres parties prenantes, l'actionnaire y compris... ?


Comme vous l'aurez certainement compris, j'ai essayé d'aller chercher "rapidement" quelques fondements à cette Google Attiude, quitte à être caricatural et extrême.
Néanmoins, Norbert Alter dans son livre "L'innovation ordinaire", rappelle que l'innovation jaillit de la déviance et non de la remise en ordre, deux tensions qui animent l'entreprise désireuse à la fois de stabiliser (pour prévoir/anticiper/organiser) et de s'adapter à un environnement fluctuant. La déviance ne se pose pas trop de questions ; n'est-ce pas Eve ?

Encore une fois, ce cher Aristote nous servira de juge de paix ; il préconisait le juste milieu, un savant et exigeant équilibre, qui, concernant l'incertitude, se situait entre le pusillanime et le téméraire, et donc entre le questionnement sans fin et l'absence de questionnement.




Références : l'édito de Capital
Lun 28 sep 2009 1 commentaire

Il me semble que sur ce sujet une approche cartésienne est totalement pertinente. En un sens elle conforte la "google attitude" et permet, non pas de répondre, mais d'aborder les questions que vous posez sous un angle pertinant.
En fait je fais référence à la troisième partie du Discours de la méthode, dans son ensemble déjà, mais aussi plus spécifiquement encore à la deuxième maxime que pose descartes (maxime de sa morale par provision). Je cite le début du texte: "Ma seconde maxime était d'être le plus ferme et le plus résolu en mes actions que je pourrais, et de ne suivre pas moins constamment les opinions les plus douteuses, lorsque je m'y serais une fois déterminé, que si elles eussent été très assurées. Imitant en ceci les voyageurs qui, se trouvant égarés en quelque forêt, ne doivent pas errer en tournoyant tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, ni encore moins s'arrêter en une place mais marcher toujours le plus droit qu'ils peuvent vers un même côté, et ne le changer point pour de faibles raisons, encore que ce n'ait peut-être été au commencement que le hasard seul qui les ait déterminés à le choisir; car, par ce moyen, s'ils ne vont justement où ils désirent, ils arriveront au moins à la fin quelque part  où vraisemblablement ils seront mieux que dans le milieu d'une forêt."
Il me semble que ce texte éclaire assez bien la démarche de Google. Car, en l'absence d'un savoir assuré (c'est dans ce cadre que Descartes fonde sa morale par provision), il est nécessaire d'agir et d'agir au mieux. Puisque donc Google ne sait pas ce qui va marcher ou pas à l'avance (c'est l'incertitude que vous soulignez), pusique donc son savoir est incertain, non assuré et non complétement fondé, il est alors plus rationnel de se donner une règle d'action ferme et de s'y tenir. La démarche vantée par Google est de ce point de vue hautement cartésienne (pour une analyse plus économique de ce passage de Descartes je vous renvoie à Jon Elster dans son ouvrage Ulysses and the Sirens, le passage en question étant traduit dans la traduction française Le laboureur et ses enfants).
Quant àa la question de la délibération que vous évoquez, elle est particulièrement intéressante (vous trouverez d'ailleurs chez Elster de nombreux passages où cette question apparait). Donc la Google attitude signifie-t-elle l'absence de délibération, sous prétexte que ceserait couteux en temps? Dans l'éditorial rien ne permet de le dire. Alors imagions, pour reprendre l'exemple de Descartes qu'un groupe de 4 personnes soit perdu dans la forêt. Chaque membre du groupe propose d'aller dans une direction différente. Que faire? Dans un premier temps certainement discuter et déliberer. Chacun parlera et donnera les raisons qui le poussent à crore qu'il faut privilégier sa direction. Une fois l'ensemble des raisons données, et sachant, qu'aucun ne sait vraiment avec certitude quel chemin sera le plus court, soit le groupe se scinde, chacun partant dans la direction qu'il privilégie, soit ils se décident collectivement à suivre une des propositions. Mais une fois la décision prise, ils devront  s'y tenir, suivre donc une opinion avec constance. Chez Google cela doit être pareil. Si 4 ingénieurs proposent chacun un projet, alors soit Google a suffisamment de fonds pour financer les 4 projets, soit, après discussion certainement, un choix est fait et ils s'y tiennent. Peut-être, pour reprendre les mots de Descartes, ce choix résulte-t-il du hasard, l'important est néanmoins de s'y tenir. Et si à l'arrivée, on voit qu'on s'est trompé de direction, alors il est toujours possible non pas de revenir en arrière, mais d'abandonner ce projet et d'en soutenir un autre.
Dans le cadre de l'action, si la réflexion (et le fait de se poser des questions) peut avoir son importance, il me semble que la décision est bien plus importante encore. Quant à la question de l'éthique, je pense qu'elle est là d'un autre ordre. On peut très bien adopter la Google Attitude (que l'on pourrait très bien requalifier de Descartes Attitude), en restant éthique, et en se posant des questions éthiques fortes. Pour reprendre uen dernière fois l'exemple de notre groupe perdu au beau milieu d'un forêt. Une fois la décision prise, et la décision de ne pas en changer, rien n'empêche de mener la troupe en faisant attention à ce que le moins bon marcheur ne soit pas pénalisé, ni abandonné (faire le nombre de pauses suffisant), et rien n'empêche non plus d'être attentif à ne pas détériorer l'environnement naturel au fur et à mesure de la marche. Bref, on peut être résolu dans son action et éthique dans la manière de la conduire. La décision peut se faire sans trop de questions, mais la conduite de l'action peut en faire émerger. On peut donc avoir domme objectif de satisfaire le client (il faut bien vendre son produit), et on peut même considérer que cela doit être le premier objectif, mais rien n'empêche de le faire en s'interrogeant sur la responsabilité sociale de son action, de ses produits, et donc de l'entreprise. Décison, savoir et éthique me semblent appartenir à des ordres différents, à des niveaux différents.

GL - le 12/11/2009 à 01h56
Merci GL pour cette vision alternative/complémentaire. Je vais jeter à un oeil aux références indiquées
Damien