Samedi 17 mars 2007 6 17 /03 /Mars /2007 17:51
Armand Hatchuel a contribué à l'intéressant ouvrage "Sciences du Management - Epistémique, pragmatique et éthique" par un article sur la nature des sciences de gestion ; il y mène une réflexion sur le compte, élément de base de toute comptabilité.

Mais qu’est-ce qu'un compte ? Une technique ? Certainement ; néanmoins différente d’un marteau ou d’une scie. Une convention ? Aussi bien, mais distincte de celles qui conduisent à mourir pour une patrie. Un système d’information, dirait-on aujourd’hui ? À l’évidence, mais sans la légitimité d’un thermomètre. Un rapport social ? Sans aucun doute, quoique tout autre qu’un lien de fraternité ou de citoyenneté.

Cette dernière question du rapport social est particulièrement inhabituelle.Pour aller plus loin, il faut se demander ce que le compte rend possible, ce qu'il légitime.

Selon l'auteur, la création du compte est antérieure à la monnaie ; il est en fait constitutif de l'ordre marchand.

En lui-même, le compte n'explique rien ; il permet :
D’une part, pour tout commerçant, l’évaluation rationalisée de ses gains et de ses pertes; d’autre part, pour ses partenaires, une garantie nouvelle contre la spoliation. Le compte ne détermine pas la logique de l’échange marchand, mais rend celle-ci pensable et possible. Si un système de comptes «justes» et «équilibrés» devient crédible, chacun peut espérer savoir (et faire savoir) ce qu’il possède, ce qu’il doit à autrui ou ce qu’autrui lui doit. Le compte, c’est la mesure pacifiante de l’action commerciale et de la dette.

(...) les comptes étaient indispensables pour que ses gains ou ses pertes soient reconnus par ses associés, clients, créanciers ou ses juges. Cette assurance perdue, pourquoi s’engagerait-il dans une affaire, serait-elle miraculeuse ? Comment éviterait-il dans ce cas que des associés n’aient tout loisir de lui en cacher les résultats et d’empocher la recette? Le compte tente d’établir pratiquement la frontière entre le commerce et l’escroquerie. Il «solidarise» cette activité collective qu’est le commerce. Sans lui, elle ne se ferait pas ou trop rarement. En tous cas, les comptes mis en doute, elle se déferait inexorablement.

Au passage, et pour compléter la vision de ce que le compte rend possible, il faut souligner qu'il matérialise le capital, cet élément clef du capitalisme.

En fait, le compte est une une condition constituante, une condition d'existence de l'action collective dans la sphère marchande mais s'il n'entre pas dans l'action, pensée comme un rapport entre des moyens et des fins. Il n'est pas une simple réponse pratique à un problème de quantification. Il traduit une forme de cohésion sociale.

L'equilibre des comptes signifie-t-il un équilibre des rapports sociaux ? Les bons comptes ne font-ils pas les bons amis  ?
Les défaillances ou déséquilibres du monde moderne sont autant de raisons pour répondre à cette question par la négative.
Néanmoins, je pense  qu'au sein de la sphère marchande, cet équilibre des comptes nourrit la confiance entre les individus.

Dans cette perspective, il est donc possible de considérer le compte dans une dimension de rapport social.

Publié dans : Éthique et gouvernance - Voir les 0 commentaires - Ecrire un commentaire - Par La Chouette
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