Dimanche 25 février 2007
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"There is a tide in the affairs of men,
Which taken at the flood, leads on to fortune.
Omitted, all the voyage of their life
is bound in shallows and in miseries.
On such a full sea are we now afloat.
And we must take the current when it serves,
or lose our ventures."
William Shakespeare
Jules César (Brutus, Acte IV; Scène 3)
Cette citation de Shakespeare peut se traduire de la même suivante :
Les affaires humaines ont leurs marées,
qui, saisies au moment du flux, conduisent à la fortune ;
l'occasion manquée, tout le voyage de la vie
se poursuit au milieu des bas-fonds et des misères.
En ce moment, la mer est pleine et nous sommes à flot :
il faut prendre le courant tandis qu'il nous est favorable,
ou perdre toutes nos chances"
Christine Cayol, dans son livre "L'intelligence sensible" fait appel à Picasso, Hitchcock et Skakespeare pour venir au secours de l'économie :
Picasso, Shakespeare, Hitchcock, mais au secours de quoi au juste ? Au secours d'une vision technicienne du monde qui a trouvé dans l'économie sa principale expression. Au secours d'une économie qui a perdu sa mission première et qui a écarté l'homme en tant qu'être de culture et de sensibilité. Au secours de ceux qui désirent vivre et travailler dans un monde plus humain. En réponse aux impasses des organisations humaines qui prônent la rentabilité financière et l'idéologie technique mais sans plus croire à ses progrès, Christine Cayol propose un chemin nouveau, par l'art, la culture et la vie.
La sensibilité, comme la pensée, se travaille et s'aiguise à partir de la confrontation avec d'autres regards, d'autres mondes, d'autres idées. Christine Cayol s'appuie sur la rencontre avec des œuvres d'art pour réhabiliter l'intelligence sensible et éveiller le sens de cette intelligence chez son lecteur.
Le quatrième de courverture que je viens de vous livrer ne donne qu'une vision imparfaite de la qualité des idées avancées dans cette ouvrage que je suis en train de lire ; mais j'y reviendrai.
Revenons à la citation de Shakespeare ; pour C. Cayol, l'art de diriger est un art de la vigilance et du mouvement : le dirigeant/manager doit épouser le rythme positif et ascendant de la vague et éviter de s'échouer en ayant perdu le capital investi ; cela requière de sa part une lecture attentive des signes du présent lesquels peuvent donner des indications ou signaux faibles sur les enjeux à venir.
Cette manière de voir les choses recoupe fortement ce que l'on pourrait qualifier de pensée chinoise, telle que j'ai déjà pu vous la présenter :
En effet, la pensée chinoise n'éprouverait pas le besoin de poser quoi que ce soit d'extérieur à la réalité dans laquelle l'homme évolue et agit. Elle concevrait cette réalité comme faite de tendances, de transformations et de retournements qui obéissent à une logique intérieure à cette réalité même. La tâche du Sage ou du Stratège serait de les percevoir et de les anticiper afin de s'y adapter, d'en tirer le meilleur parti possible, de saisir les occasions qui permettent d'obtenir, avec de petits moyens, de grands effets (le fameux 無為 wuwei "non agir" chinois).
Selon le même auteur, face à la vision du plan dressé d'avance et de l'héroïsme de l'action, se présente une conception chinoise de l'efficacité qui apprend à laisser advenir l'effet : au lieu de viser l'effet, l'idée est de le recueillir comme conséquence du potentiel de la situation pour le changement. Il s'agit de savoir tirer partie du déroulement d'une situation en se laissant porter par elle. Cette vision chinoise est intéressante dans la mesure où elle permet de considérer l'approche budgétaire sous un autre angle ; elle l'a remet peut-être fondamentalement en cause. Je n'ai néanmoins pas encore réussi à y trouver un levier de changement des pratiques de management dans la mesure où elle semble ignorer un élément que je considére comme constitutif et incontournable de l'homme : l'intentionnalité. Nous explorerons donc à un autre moment cet autre chemin.
Elle cesse de donner au mal comme au bien une existence propre mais elle insiste sur leurs aspects complémentaires, intriqués, où l'un n'existe pas sans l'autre. C'est ce jeu de ce positif et de ce négatif qui met en mouvement le monde. Seul peut être qualifié de mal le négatif qui ne contribue pas à ce mouvement ou qui même le fige, le paralyse ou l'enferme dans une voie unique. Un excès de vertu peut être aussi pernicieux qu'un excès de vice. Dans son livre La pratique de la Chine (Paris, 2006, Ed. Grassets, 288 p.), André Chieng souligne le propos de F. Jullien par son expérience de la Chine et reprend l’idée que l'Occident pense les choses statiquement alors que la Chine les pense dynamiquement. Il reprend l’exemple de l'approche asiatique du contrat : "Nous vivons dans un monde où tout change tous les jours. Pourquoi voulez-vous que le contrat soit la seule chose qui ne change pas ?"
L'idée commune des deux approches est qu'il existe des mouvements de fonds (de la nature, de la société...; certains appellent cela des aléas, la fortune...) que l'homme ne peut maîtriser, encore moins dominer ; dès lors, il se doit d'en détecter le potentiel en amont, se positionner pour en tirer profit ou en limiter les effets désastreux.
Ce travail sur les signaux faibles, annonciateurs ainsi que ces stratégies circonstancielles et adaptatives sont abordés par Pierre Fayard dans des articles où j'ai échangé avec lui :
Mais attention, comme le dit C. Cayol, cette recherche des indices (ou, comme je le qualifierais, évaluation du potentiel), ne doit pas s'arrêter au rôle de Macbeth, lequel se rue sur le moindre avis, conseil rumeur pour orienter son action. Dans une telle approche, le manager, comme Macbeth, ne travaille plus à réfléchir au management de l'avenir ; ils cherchent les réponses au dehors ; c'est une stratégie de fuite.
Cet article me permet d'aborder une problématique que j'aborderai de manière plus approfondie : beaucoup d'attitudes, actes et outils du manager trouvent l'essentiel de leur valeur dans leur capacité à réduire l'angoisse face aux incertitudes de l'avenir.
Ce que nous proposent ici Shakespeare et la Chine, ce n'est pas la peur ou la maîtrise du futur mais une neutralité attentive et active vis-à-vis de cet avenir, chaque tendance (je préfère cette notion à celle d'événement) étant porteuse d'éléments favorables et défavorables ; ou comme le dirait C. Cayol, le manager/dirigeant doit développer son goût pour l'avenir.
Publié dans : Risques et contrôle
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Par La Chouette
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