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Jeudi 1 février 2007 4 01 /02 /Fév /2007 00:05
Dans son dernier numéro de février 2007, la revue Sciences Humaines a publié deux article sur Adam Smith :
  • "Adam Smith : de la morale à l'économie" par Dorothée Picon
  • "Adam Smith est avant tout un philosophe" par Michaël Biziou
Adam Smith, celui qui a avancé l'idée de la main invisible et considéré comme l'auteur emblématique du libéralisme et le père fondateur de l'économie, en particulier au travers de son oeuvre fondatrice : l'Enquête sur la nature et les causes de la richesse des nations (1776).

Les quelques extraits et commentaires que je vais vous livrer n'ont pas vocation à exhaustivité et ne visent pas à poser une vérité ; je souhaite simplement souligner qu'aucune lecture (et/ou approche) ne doit être négligée si l'on veut préserver un semblant d'esprit critique, cet esprit critique, l'anti-dote des idées reçues. Par ailleurs, l'utilisation avec certitude de "recettes/idées" toutes faites doit être pondérée par une réflexion sur le sens et ne doit pas se dispenser d'une réflexion morale. Ainsi, si l'on s'appuie sur ces deux articles de Sciences Humaines, il ressortirait, à travers l'ensemble de son oeuvre, qu'Adam Smith n'a pas prôné, par exemple, un marché dans Etat et bien d'autres choses encore.

Tout d'abord, M. Biziou ne considère pas considère A. Smith comme le fondateur de l'économie  :
Les économistes ont fait de A. Smith le père fondateur de la science économique, celui qui a permis l'autonomisation de l'économie par rapport à la philosophie morale et politique. (...) Certes, les économistes qui, aux XIXe et XXe siècles, ont œuvré à constituer l'économie en science autonome, ont largement puisé dans les concepts élaborés par A. Smith. Mais cette autonomisation n'est pas un projet de A. Smith lui-même.

De son côté, Dorothée Picon écrit :
Adam Smith est souvent considéré comme l'auteur emblématique du libéralisme, qui incarnerait la foi dans les vertus du marché. Les lectures de A. Smith qu'apportent aujourd'hui historiens de la pensée économique et philosophes remettent en cause cette vision simpliste, et font de l'Écossais un auteur complexe, à la croisée de l'économie et de la philosophie morale.

Indépendamment des fondements de cette affirmation, je tends à considérer que certains auteurs sont victimes de leur catégorisation et mériteraient d'être lu dans un contexte nouveau ; à partir du moment, où la lecture d'un texte amène à réfléchir ; un "euro top manager" risquerait-il de perdre son âme à la lecture de Marx.  Cela me fait penser également à une représentante communiste qui interdisait récemment à un parti de droite (l'UMP) l'utilisation des références à Guy Mocquet ; ne s'agit-il pas là de dogmatisme ?
Fuyons et dépassons les barrières catégorielles qui enferment certains auteurs !

Et revenons à Adam Smith :
Plus loin, M. Biziou affirme :
L'auteur de la Théorie des sentiments moraux est perçu comme l'inventeur de l'économie en tant que discipline autonome de la philosophie morale et politique. Il en aurait fait une science positive, neutre, dégagée des interrogations morales qui prévalaient auparavant (1). L'intérêt pour les questions économiques n'est pas propre à A. Smith et nombreux sont alors les philosophes à les intégrer dans leur champ de réflexion. Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) se demandait par exemple quel serait le mode d'organisation des échanges et de la production le plus favorable au bonheur et à la vertu. Les questions sous-jacentes - « qu'est-ce que la richesse ? », « comment définir l'intérêt général ? », « les vertus individuelles sont-elles nécessaires au bon fonctionnement de la société ? » - sont en effet à la frontière entre la philosophie morale, la philosophie politique et ce qui deviendra l'économie politique.

Dans ce passage et la lecture plus appronfondie des deux articles (et si vous êtes courageux, y ajouter la lecture des publications d'Adam Smith), il ressort que, pour Adam Smith :
Sa pensée se définit comme une pensée systématique qui tente de relier les divers domaines du savoir à partir de lois générales. Elle unifie ainsi des disciplines que nous, à notre époque, considérons comme séparées. Il suffit pour s'en convaincre de rappeler que les intérêts de A. Smith sont suffisamment larges pour l'amener à écrire, outre son célèbre ouvrage d'économie (Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations), des textes sur l'esthétique (Des arts imitatifs), la linguistique (Considérations sur la formation des langues), la rhétorique (Leçons sur la rhétorique et les belles lettres), la théorie de la connaissance (Histoires des sciences et Des sens externes), la morale et la politique (Théorie des sentiments moraux), ainsi que le droit (Leçons sur la jurisprudence).

Adam Smith a donc écrit sur la morale ; la phrase du paragraphe précédent de M. Biziou m'a interpellé. Selon ses propos, l'économie aurait été nettoyée des interrogations morales.
Au-delà du fait, que cela ne semble pas être l'idée d'Adam Smith, je m'inquiète de constater le poids des modèles économiques (devrais-je dire du modèle économique actuel ?) dans le monde moderne et l'absence de toute considération morale dans ce domaine ?

Adam Smith n'a peut-être pas été bien compris ou un pan de sa production a fait l'objet d'amnésie :
Le philosophe Michaël Biziou montre ainsi que l'idée avancée par A. Smith sous la métaphore de la main invisible n'est pas celle d'une providence bienveillante : les comportements individuels ont des conséquences inattendues, qui peuvent aussi bien être bénéfiques que nuisibles à la société. Et l'opinion en réalité négative de A. Smith à l'égard des marchands s'explique précisément par le fait que leurs comportements, s'ils ne sont pas encadrés par l'Etat, sont globalement nuisibles. Et la vertu joue un rôle dans la régulation sociale, dont l'analyse ne se réduit pas à celle des mécanismes marchands (voir l'entretien ci-contre).

Les nouvelles lectures de A. Smith remettent donc en cause la présentation habituelle de La Richesse des nations, désormais plus souvent étudiée en relation avec la Théorie des sentiments moraux et non plus comme un ouvrage indépendant. Elle ne peut plus simplement être considérée comme l'ouvrage qui a rendu possible l'indépendance de l'économie par rapport à la philosophie morale, en épargnant aux individus le soin d'être vertueux et assignant à la seule main invisible le rôle d'assurer comme par miracle la meilleure régulation possible des sociétés marchandes. L'Adam Smith économiste ne doit pas éclipser le philosophe…

Je ne remets pas en cause l'idée que A. Smith soit un défenseur du libéralisme économique, je veux plutôt montrer que sa position doit être comprise comme l'énoncé d'un idéal moral et politique. C'est très important, car on présente trop le libéralisme économique comme une simple technique de management de la société, alors qu'il est une véritable philosophie posant ses valeurs avec force.

Publié dans : Risques et contrôle - Voir les 0 commentaires - Ecrire un commentaire - Par La Chouette
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