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Lundi 27 novembre 2006 1 27 /11 /Nov /2006 00:07
Mes réflexions sont restées suspendues depuis quelques jours au concept de "valeurs".
Il y a cinquante ans, la moralité était encore un thème de discussion ou d'écriture courant, et de même pour le mot de « valeurs », notre thème du jour. Actuellement, dans le quotidien de la société moderne, la notion semble tombée en désuétude, sauf peut-être dans les entreprises où elle est mise avant dans les communications internes, le marketing, les chartes... Cette utilisation comme outil de management s'inscrit dans une recherche identitaire de culture d'entreprise, de philosophie d'entreprise ainsi que dans un besoin de motivation (créer du lien, susciter l'adhésion...) ; on peut légitimement se demander si ces valeurs sont réellement celles de chaque membre du groupe et si elles ne relèvent pas d'une affirmation unilatérale de la vision des dirigeants, en particulier en vue de créer plus de valeur ajoutée.

Par ailleurs, toutes les valeurs mises en avant par les entreprises les ayant institutionnalisées ne sont-elles pas subordonnées à une valeur d'échange : l'argent.
En effet, les valeurs s'articules dans un système hiérarchisé ; ainsi, on peut penser que dans une situation de crise, seule comptera le retour à la profitabilité, même si cela se fait au détriment des autres valeurs, d'où la question du titre du présent article. Mais peut-être connaissez-vous des cas concrets d'entreprises ayant privilégié d'autres valeurs à celle de l'argent en situation de crise ; n'hésitez pas à les indiquer en commentaires.

Mais au fait, qu'est-ce qu'une valeur ?
Aujourd'hui, en explorant le rayon Philosophie de mon libraire habituelle, je suis tombé sur un ouvrage publié sous la direction de Jérôme Bindé aux éditions UNESCO-Albin Michel intitulé "Où sont les valeurs ?". Qu'elle ne fut ma déception de n'y trouver aucune tentative de définition de la notion.
Pour Olivier Vassal dans Crise du sens, défis du management, le concept de valeurs n'est pas adapté aux entreprises et ils préfèrent la notion de "principe d'action". Là encore, la notion de "valeurs" n'est pas définie. Peut-être cela va-t-il de soi ?

Le Dictionnaire culturel en langue française (Alain Rey) propose les sens suivants :
  • Ce en quoi une personne est digne d'estime (au regard des qualités dans le domaine moral, intellectuel, professionnel).
  • Caractère mesurable (d'un objet) en tant que susceptible d'être échangé, d'être désiré.
  • Qualité d'une chose fondée sur son utilité objective ou subjective (valeur d'usage), sur le rapport de l'offre à la demande (valeur d'échange), sur la quantité de travail nécessaire à la production (valeur du travail).
  • Titre représentatif d'un droit financier, d'une créance.
  • Caractère de ce qui répond aux normes reconnues de son espèce, de son type, qui a de la qualité, est objectivement digne d'estime (à l'intérieur d'une norme sociale d'évaluation).
  • Qualité estimée par un jugement (des oeuvres d'une valeur inégale).
  • Qualité de ce qui produit l'effet souhaité. (la valeur d'un argument)
  • Caractère de ce qui satisfait à une fin déterminée (la valeur expressive des mots)
  • Caractère de ce qui est estimé subjectivement et posé comme estimable objectivement.
  • Ce qui est vrai, beau, bien selon un jugement personnel, plus ou moins en accord avec celui de la société de l'époque.

Pour compléter, voici la définition trouvée sur wikipédia :
Principe général d'inspiration morale appelé à orienter l'action des individus en société en leur fixant des buts, des idéaux, autrement dit, en leur donnant des moyens de juger de leurs actes. Ces valeurs sont abstraites et constituent un ensemble cohérent hiérarchisé qu'on appelle système de valeurs.

Sur cette base, on peut retenir que les valeurs sont un moyen de juger des actes et attitudes des individus sur la base des qualités jugées digne d'estime. Le concept de valeurs serait donc fortement subjectif (subjectivité individuelle ou collective, par opposition à un concept universel/absolu). Les valeurs font l'objet de préférences personnelles, préférences qui peuvent être partagées par d'autres individus, mais sans recouper des communautés très précises. Ce qui change, c'est surtout la hiérarchisation des valeurs et en elles les préférences.

Mon exploration m'a également amené à rapprocher  "les valeurs" du concept de "norme" que je vais développer un peu pour une meilleure appréhension de notre thème d'aujourd'hui.
Les normes se sont multipliées dans la réalité pour les besoins des échanges et de l'harmonisation des législations et réglementations. Elles prolifèrent aussi dans le vocabulaire de l'évaluation et de la performance qui l'accompagne.
Le dictionnaire Rey donne les sens suivants :
  • Type concret ou formule abstraite de ce qui doit être, en tout ce qui admet un jugement de valeur ; idéal, règle, but, modèle suivant les cas.
  • Ensemble de règles d'usage, de prescriptions techniques, relatives aux caractéristiques d'un produit ou d'une méthode, dans le but de standardiser et de garantir les modes de fonctionnement, la sécurité et de prévenir les nuisances.
  • Manière de faire, de se comporter ou de penser, souvent majoritairement, socialement définie et sanctionnée, sellon un système de références implicites (une idéologie, des valeurs) ou explicite.

Une norme se définit donc par son caractère conventionnel et collectif de son élaboration ; elle est exprimée contrairement aux valeurs qui restent implicites. La norme sous-entend donc une notion de pouvoir ; en effet, pour qu'une norme entre en vigueur dans une société, elle doit être acceptée par la majorité ou imposée par un pouvoir (si les valeurs sont imposées par un pouvoir, par exemple, une direction d'entreprise, restent-elles des  valeurs ou deviennent-elles des règles, des normes ?...).

Une norme est un gabarit, un modèle permettant d'étalonner des objets qui seront déclarés conformes ou non à elle ; c'est également un concept statistique correspondant au type moyen d'une population - à la normale dans cette population. Dans le monde actuel, les normes prolifèrent : qualité, sécurité, comptabilité, interopérabilité des systèmes de communication?

Une autres caractéristique des normes et des valeurs est que, au contraire des propositions, elles ne sont ni vraies ni fausses puisqu'elles ne proposent pas de décrire quelque chose, mais de prescrire, d'apprécier ou de décrire ( ces trois traits constituent dans le dictionnaire d'éthique et de philosophie morale de Canto-Sperber les trois niveaux de normes).

Au-delà de ces considérations, je soulignerai que certaines normes peuvent être justifiées par des valeurs : la norme "se laver les mains avant de manger" est justifiée par une valeur d'hygiène.
Toute norme ne découle pas d'une valeur ; par exemple, conduire à droite plutôt qu'à gauche.

Les normes et les valeurs ont pour point commun de positionner des actes et attitudes. La norme procède d'une approche binaire et exclusive : vous êtes dans la norme ou vous ne l'êtes pas ; elle ne juge pas nécessairement un acte.

En synthèse :
L'utilisation de la notion du concept de « valeur » semble donc fixer ce qui pour un individu ou un groupe a une importance, ce à quoi l'individu (ou le groupe) tient par-dessus tout.
Autrement dit, les valeurs orientent l'action des individus (groupe) en leur fixant des idéaux et positionnent l'action des individus en leur donnant des références pour juger de leurs actes.

La notion d'idéal, ici évoqué, implique donc préalablement une croyance.

Au-delà de la définition : l'entreprise

Dans le contexte particulier de l'entreprise, la clarification des définitions m'amène aux questions suivantes :
  • La notion de valeurs est-elle pertinente pour une entreprise ?
  • Que deviennent les valeurs individuelles face aux valeurs de l'entreprise (suppose une réponse affirmative à la question précédente)
  • Y a-t-il des valeurs propres au manager ?
  • Qu'apporte à l'entreprise le recours à la notion de valeurs ?
La notion de valeurs est-elle pertinente pour une entreprise ?
Je pense qu'avant de répondre, il faut repartir de ce qu'est l'entreprise, c'est-à-dire selon l'INSEE, "une unité légale, personne physique ou morale qui, jouissant d'une autonomie de décision, produit des biens et services marchands", et j'ajouterais, de manière récurrente (cette définition n'est pas la seule ; il existe d'ailleurs des débats théoriques à ce sujet mais ce n'est pas le thème d'aujourd'hui).
L'autonomie de décision avancée ici ne doit pas être entendue comme une faculté à s'auto-déterminer mais comme une autonomie juridique. On peut donc considérer que l'entreprise n'a donc pas de conscience propre ; elle ne requière donc pas de se fixer un idéal et/ou, plus simplement, de juger ses actes. Ces éléments ne peuvent être que le fait des dirigeants placés à sa tête. De cette approche, j'en conclue que la notion de valeurs n'a pas de sens pour l'entreprise.

Si l'entreprise ne peut pas avoir de valeurs, à quoi correspondent ces "valeurs" mises en avant dans les communications de l'entreprise ?
Les "valeurs" de l'entreprise n'étant pas issues de l'entreprise elle -même mais de ses cadres dirigeants, elles doivent faire l'objet d'une formalisation et d'une communication ; elles ont donc le caractère conventionnel des normes. Ces "valeurs" de l'entreprise ne constituent pas un idéal en soi pour chaque employé, elles ne permettent pas de juger des actes/décisions de l'entreprise. En fait, ce que certaines entreprises appellent des valeurs serait plus à mon sens des normes internes, institutionnalisant les meilleurs pratiques (dimension statistique) et ou réglementant les bonnes attitudes et meilleurs pratiques.
Je resterais néanmoins prudent dans cette affirmation car certaines valeurs peuvent être réellement mises en avant : l'argent et le respect des lois. Ce n'est donc pas en raison de leur simplicité qu'il faille conclure en l'absecnce de toutes valeurs.

De plus, dans un petit test "Quelles sont vos convictions morales ?", j'évoquais les positions conséquentialistes et déontologiques. Pour rappel, dans la position conséquentialiste, ce sont les conséquences des actes qui décident s’ils sont moralement justifiables ou non. Dans la position déontologique, le non respect des normes et valeurs rend l'acte moralement indéfendable. Sur cette base, j'aurais tendance à conclure que l'entreprise est plus déontologique.


Que deviennent les valeurs individuelles face aux valeurs de l'entreprise ?

A partir du moment où l'on considère les "valeurs" de l'entreprise comme une normalisation qui ne se nomme pas, les valeurs individuelles n'ont pas de droit de citer.
En outre,
comme je l'ai précisé au début de l'article, les valeurs sont subjectives et individuelles avant tout ; elles peuvent être partagées mais ne recoupent pas une communauté très précise. Chaque salarié entrant a ses propres valeurs qui ne sont pas forcément en adéquation avec celles de l'entreprise ; il doit donc les mettre au second rang.

Y a-t-il des valeurs propres au manager ?

Ainsi, est-ce que les valeurs de l'homme dans toute son humanité sont celles du manager ? Qu'est-ce qu'un bon manager (au-delà des définitions des normes ISO) ? Certainement, pas quelqu'un faisant preuve de bonté (en tous si cela est le cas, ce n'est pas la valeur dominante).
La valeur du bon manager n'est-elle pas évaluée au regard de ce qu'il coûte et rapporte.

Les valeurs étant un concept d'inspiration morale, elles tendent à s'articuler autour du couple antagoniste du bien et du mal.
D'ailleurs, on aura facilement tendance à conclure que cette question du bien et du mal ne préoccupe guère l'entreprise ; en tous cas, si elle s'en préoccupe, c'est plus dans le cadre d'une logique de communication et donc de séduction qu'une conscience propre.
Cette absence de préoccupation du bien et du mal ne signfie pas forcément l'absence de toute pensée ou de toutes valeurs ; ainsi, la philosophie chinoise n'a pas pensé ces deux notions sur un plan d'exclusion ; ces notions se complètent, voire sont nécessaires l'une à l'autre. Il n'y a pas de bien sans mal et vice versa.

Qu'apporte à l'entreprise le recours à la notion de valeurs ?

De plus, si le concept de valeurs ne semble pas adapté et est utilisé massivement par une entreprise, ne faut-il pas y voir d'autres fonctionnalités que celles déjà évoquées, en particulier d'un contrôle culturel en référence à Foucault (mon article sur Foucault).

Certains points restent selon moi encore flous ; je n'ai pas encore eu l'occasion de bien définir d'autres notions proches, comme l'éthique, la vertu, la moralité... Mes questions et leurs réponses sont donc provisoires ; je serai certainement ammené à développer mon point de vue et peut-être revenir sur ce qui a été écrit.
En guise de conclusion, je vous livrerai donc un extrait de Jérôme Bindé (
éditions UNESCO-Albin Michel intitulé "Où sont les valeurs ?") :
Paul Valéry avait déjà remarqué que notre conception des valeurs morales ou esthétiques tendait à se rapprocher,dans un monde dominé par la spéculation, du modèle de la valeur boursière. Il n’y a plus d’étalon fixe des valeurs, de mesure stable et absolue, mais toutes les valeurs fluctuent sur un vaste marché, leurs cotes montent et descendent au gré des engouements, des paniques et des parisles plus subjectifs. La valeur « esprit », disait-il plaisamment, n’est pas différente de la valeur « blé » ou « charbon», et elle ne cesse de baisser…. Ainsi le phénomènede la mode, qui jusqu’à présent ne concernait que des domaines où l’arbitraire et la convention sont de rigueur, comme le vêtement, envahit toute notre conception des valeurs. Nous vivons dans l’éphémère, l’obsolescence accélérée, le caprice subjectif, comme si les valeurs les plus sacrées, devenues sans fondement, pouvaient entrer dans le grand marché des valeurs mobilières et flotter à leur tour. Cette façon conjoncturelle, momentanéiste, boursière, de concevoir les valeurs, renvoie à un grand nombre de phénomènes éthiques ou esthétiques du monde contemporain. Le rôle de l’information et des médias renforce cette orientation, puisque la logique boursière des valeurs, comme celle de la mode et destendances courtes, implique la prise en compte de multiples« indicateurs » passagers, à saisir dans l’instant, l’information instantanée remplaçant le sens de l’Histoire et la reconnaissance de ses évolutions longues devenues illisibles. Non seulement l’artiste est pleinement reconnu et glorifié, mais aucun temps, peut-être, ne l’a placé aussi haut et n’en a fait, comme aujourd’hui, le modèle même de l’activité productrice de sens et de nouveauté. La « création » est partout. Nous sommes tous, ou aspirons tous à être, des “créateurs”. Toute production, toute entreprise, toute action, se pensent sur le modèle de la création artistique.Dans la vie personnelle, en l’absence de cadres stables et éternels, chacun est acculé à la création, ne serait-ce que de sa propre existence : il doit inventer un « style de vie ». Dans la vie économique, l’innovation est reconnue comme le moteur même du développement ; les forces du marché placent au premier plan les séductions de l’offre, la multiplication infinie des désirs, que seul un dynamisme incessant de créations attirantes peut entretenir. Cette esthétisation généralisée n’affecte donc pas seulement la société comme spectacle, mais le noyau même du principe éthique et de la dynamique entrepreneuriale.
Publié dans : Éthique et gouvernance - Voir les 1 commentaires - Ecrire un commentaire - Par La Chouette
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"Tout le monde se plaint de sa mémoire mais personne ne se plaint de son jugement"
La Rochefoucault
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