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Lundi 2 octobre 2006 1 02 /10 /Oct /2006 00:29
J’ai avancé un peu plus dans ma lecture du livre de Jean-Claude Guillebaud « La force de conviction – A quoi, pouvons-nous croire ? » dont je vous ai déjà parlé dans un précédent article. La lecture de ce livre s'avère particulièrement intéressante. Je vais donc vous en livrer quelques extraits et mes commentaires.


Pour rappel, le livre de Guillebaud vise à interroger "la croyance comme mécanisme, comme posture – ou imposture – de l’esprit, comme façon d’être devant le monde". Il s'attaque donc à ce que Paul Ricoeur évoquait sous
« l’énigme du tenir-pour-vrai ».

Au travers de sa réflexion sur ce qui distingue le croire du savoir, j'en suis arrivé à l'idée que notre quotidien de manager fonctionne essentiellement autours de croyances.

Gilles, dans son blog Zone Franche arrive, avec une toute autre formulation, à la même conclusion :
Une des sources de la prolifération du baratin identifiée par Harry G. Frankfurt est liée à un scepticisme envers la possibilité d’accéder à une réalité objective. Pour tout observateur du monde de l’entreprise et des pratiques de management, il est facile de voir de quoi il est question.
Le monde est tellement complexe, les facteurs de changements tellement nombreux, les progrès de la connaissance et de la technologie tellement rapides qu’il semble impossible d’aborder le moindre sujet avec exactitude. Ou alors cela demande un effort d’analyse que beaucoup ne se sentent pas le courage de faire, sans parler du manque de temps invoqué par tous les fainéants.
C’est cet abandon devant la complexité du monde qui conduit à rechercher un autre idéal, qui permettra de simplifier, de mutiler, de raconter n’importe quoi sans se sentir coupable.

Le manager (comme tout homme dans beaucoup de domaines) est-il condamné à errer dans la croyance ? Mais est-ce si grave ? Ne faut-il pas en prendre son parti et chercher à l'apprivoiser ?

La première étape de cet apprivoisement consiste déjà à identifier la croyance, à chasser "les croyances contemporaines déguisées en savoir" ?

Ainsi, dans le cas particulier de l'économie de marché, l’auteur ne cherche pas à en contester l’efficacité mais simplement à nommer les choses pour ce qu’elles sont, et attribuer à un discours et à une pratique leur vrai statut épistémologique.

Pour lui,
l’économie ou la science sont de plus en plus "oublieuses l’une comme l’autre de leurs prémisses fondatrices".
Ceci, je l'ai rencontré à plusieurs reprises dans le domaine de la finance où l'on applique les conclusions des théories sans plus même se poser la question de la validité des hypothèses sous-jacentes ; ainsi, de nombreuses théories et formules reposent sur des hypothèses fortes que l'on ne rencontre pas (ou en tout cas très rarement) dans la réalité (je n'en mentionnerais que deux) :
  • L'hypothèse de l'efficience des marchés, selon laquelle les prix et rendements des actifs sont censés refléter, de façon objective, toutes les informations disponibles concernant ces actifs.
  • La rationalité économique des individus qui implique que les individus sont capables de classer leur choix par ordre de préférence (voir à ce sujet la notion de coût d'opportunité).
Certains objecteront que les sciences économiques, la finance ont bien évolué et ont intégré depuis, de nombreuses contraintes du monde réel. Cela est vrai mais les théories ainsi construites ne restent qu'une approximation du réel (il faudra d'ailleurs, j'y pense, que je développe une thématique autour de la notion de modèle) ; de plus, il faut regarder les choses en face ; le manager lambda (en tous cas, celui que je suis) ne travaille pas au quotidien en ayant en tête les derniers développements théoriques ; il utilise, souvent inconsciemment, ce qu'il a intériorisé ou retenu de ses études, d'échanges répétés...

Voici quelques passages du livre de JC Guillebaud :
Depuis l’effondrement final du communisme (…), nous sommes, dit-on, définitivement sortis de la croyance idéologique. La société ouverte et l’économie de marché sont présentées comme une victoire non seulement de la liberté, mais aussi de la simple raison et de l’agnosticisme idéologique.

Le discours économique courant, celui du libéralisme, est imprégné de cette certitude. (…) Il va de soi. Il est justifié par ses résultats quantifiables, ses succès, ses indices de croissance, etc.(…) Les derniers débats encore envisageables concernent les méthodes et les techniques de gestion.

Les « lois » intangibles de l’économie de marché recueillent l’assentiment de tous. Elles constituent en elles-mêmes un effet de croyance, d’autant plus ambigu qu’il s’ignore.

Le marché est présenté comme un processus aussi « naturel » que le mouvement des astres ou celui des marées, et son déploiement total confine à la promesse eschatologique d’une société libérée de la rareté et du malheur.

Comme le rappelle Marcel Gauchet, « c’est à une véritable intériorisation du modèle du marché que nous sommes en train d’assister – un événement aux conséquences anthropologiques incalculables, que l’on commence à peine à entrevoir ».

J'ai particulièrement apprécié ce long passage que je vous livre ; attention, allez jusqu'au bout, le dernier paragraphe nuance les propos tenus :
Le discours économique contemporain, comme les prêches religieux de jadis, réemploie sans cesse les mêmes paralogismes1 destinés à emporter la conviction (« le capitalisme est dans la nature de l’homme ») ; les mêmes formules sans appel (« trop d’impôt tue l’impôt » ; ou « les choses sont ce qu’elles sont ») ; les mêmes objurgations2 rédemptrices (« la concurrence est une loie de la vie » ; « les meilleurs l’emporteront » ; « le risque est inhérent à l’existence sur terre »). Ces formules, ces récitations, ces hymnes et ces versets finissent par constituer un « grand récit » de substitution, une nouvelle source de symbolisation dont les eaux ruissellent peu à peu dans l’ensemble de la société, exactement comme le faisait jadis la culture religieuse dans l’inconscient collectif.(...)
Citons, à titre d’illustration, deux exemples de formules ritualisées et proprement stupides, qui appartiennent à la rhétorique économique la plus courante. Premier cas, les théoriciens de la mondialisation utilisent ad nauseam l’expression « gagnant-gagnant », censée prouver la justesse d’un accord ou d’une déréglementation, formule dont on n’ose plus relever l’inanité. Or, imaginons qu’un individu armé d’un revolver menace un autre en lui disant « la bourse ou la vie ». Si ce dernier obtempère en tendant son portefeuille, il s’agit bien d’un « contrat » gagnant-gagnant : l’un obtient de l’argent, l’autre sauve sa vie, la situation des deux s’en trouve améliorée. (cité par Jean-Claude Liaudet, Le complexe d’ubu ou la Névrose libérale).
Deuxième exemple : il a trait à ce qu’on appelait, dans un chapitre précédent, la pensée du nombre, et plus précisément à l’utilisation quasi obsessionnelle du concept de « moyenne ». Cette référence à une moyenne revient sans cesse non seulement dans le discours économique courant, mais plus largement dans la vision du monde qu’il promeut. La plupart des réalités, qu’il s’agisse de la richesse des nations, de l’inégalité entre individus, de l’espérance de vie, des taux de mortalité, des succès ou des échecs d’une politique économique, des risques écologiques ou industriels prévisibles, dans tous les cas de figure – et dans bien d’autres encore -, on raisonnera en termes de moyenne statistique.Ce mode d’approche du réel et de la vie, nous l’avons tous peu ou prou intériorisé, à telle enseigne qu’il nous paraît aller de soi. Or, il peut très bien fonder des raisonnements dont l’incohérence n’est pas difficile à démontrer. Le sociologue allemand Ulrich Beck en apporte la preuve à l’aide d’une parabole amusante, mais riche de significations. Imaginons, dit-il, deux hommes qui possèdent deux pommes. L’un deux mange les deux pommes. On pourra dire que, en moyenne, chacun des deux a mangé une pomme. Or, ajoute-t-il, « transposé à la répartition de l’alimentation à l’échelle mondiale, l’énoncé serait le suivant : en moyenne, tous les hommes de cette terre mangent à leur faim ».
Bien entendu, pointer ici et là des impérities de vocabulaire ou des sottises manifestes ne signifie pas que tout le discours soit faux. L’économie politique reste une discipline du savoir, à la fois utile et pertinente. Les exemples ci-dessus nous aident simplement à comprendre ce que peuvent produire des effets de croyance, ou la féchitisation insidieuse d’un raisonnement qui se trouve ainsi dérobé à l’examen.

La notion de ruissellement évoquée plus haut n'est pas sans me rappeler la métaphore hydraulique de Gilbert Durand dans son Introduction à la mythodologie, mythes et sociétés (Ed. Albin Michel, 1996, pp 89-90). G. Durand a essentiellement travaillé sur l'imaginaire ; cet article est pour moi l'occasion de commencer à vous présenter cette dimension ignorée du management (et de la société avant tout) pour laquelle je n'ai aucune conviction particulière, en dehors d'une intuition qu'il s'agit d'un domaine à explorer.

Il a développé la notion de basse sémantique. Pour lui, bassin sémantique se construit selon plusieurs phases ; je cite :
1) Ruissellements : divers courants se forment dans un milieu culturel donné : ce sont quelquefois des résurgences lointaines du même bassin sémantique passé, ces ruisseaux naissent, d'autres fois, de circonstances historiques précises (guerres, invasions, événements sociaux ou scientifiques, etc.).
2) Partage des eaux : les ruissellements se réunissent en partis, en écoles, en courants et créent ainsi des phénomènes de « frontières» avec d'autres courants orientés différemment. C'est la phase des « querelles », des affrontements de régimes de l'imaginaire.
3) Confluences : de même qu'un fleuve est formé d'affluents, un courant constitué a besoin d'être conforté par la reconnaissance et l'appui d'autorités en place, de personnalités influentes.
4) Au nom du fleuve : c'est alors qu'un mythe ou une histoire renforcée par la légende promeut un personnage réel ou fictif qui dénomme et typifie le bassin sémantique.
5) Aménagement des rives : une consolidation stylistique, philosophique, rationnelle se constitue. C'est le moment des « seconds» fondateurs, des théoriciens. Quelquefois des crues exagèrent certains traits typiques du courant.
6) Epuisement des deltas : se forment alors des méandres, des dérivations. Le courant du fleuve affaibli se subdivise et se laisse capter par des courants voisins.
Clin d'oeil à Christophe : est-ce que la sémacarte ne serait pas un bon outil pour représenter l'évolution de ces bassins sémantiques ?  ;-)

A ce stade et en admettant que le quotidien du manager n'est constitué que d'une faible dose de rationnalité (limitée, en tous cas), je me pose la question de la validité des décisions et actions fondées sur de simples croyances, ou si ce n'est pas le cas, réalisées par mimétisme de cas similaires.
Je vous rappellerai ici un extrait de mon article Êtes-vous rationnel ? :
Un individu habitué à bien décoder ses émotions peut les transformer en sentiment (une émotion consciente) et s'appuyer sur ce sentiment pour prendre une décision.
Est-ce que la notion d'émotion mentionnée par l'article scientifique que je restituais, ne peut pas être élargie aux croyances, à l'imaginaire et sa symbolique ?
La question est posée et je l'explorerai progressivement en parallèle d'autres réflexions. Pour l'instant, je ne vois pas sous quel angle attaquer ce sujet (peut-être tout simplement parce qu'il n'y en a pas !).

Pour revenir au thème principal de cette note, je terminerai par deux courtes citations du livre de Guillebaud :
L’idolâtrie collective implique une ébriété individuelle (...).
Ainsi est-ce à l’idolâtrie en général – religieuse ou laïque – qu’il faut s’en prendre si l’on veut que la liberté de l’esprit garde son sens.


Soyons chacun vigilant et identifions les croyances auxquelles nous recourons et que nous véhiculons.


PS : JC Guillebaud cite deux livres qui me semblent intéressants ; les avez-vous lus ?
1) L'Idolâtrie du marché - Critique théologique de l'économie de marché
par Hugo Assmann - Franz J. Hinkelammert, paru en mai 1993
2) Le complexe d'Ubu ou la névrose libérale
par Jean-Claude Liaudet, Fayard 2004



Notes
(1) Paralogisme : Faute involontaire de raisonnement car se fondant sur des prémisses fausses.
(2) Objurgation : Vifs reproches prononcés par un orateur ou un avocat au cours d'un discours, d'une plaidoirie; p.méton. le texte, le passage contenant ces reproches.
Paroles pressantes par lesquelles on essaie de dissuader quelqu'un d'agir comme il a l'intention de le faire.



A lire également sur le web pour aller plus loin (format pdf):
Croyance et Economie par Psychanaliste Paris (parue en 2003)
"La théorie économique et le champ des sciences humaines et sociales: une troisième voie" par Romain Kroës
"La crise des fondements des connaissances scientifiques modernes: une approche de l'épistémologie postmoderne" par Angel Enrique Carretero Pasín
"L'imaginaire: une approche de la pensée de Gilbert Durand" par Mabel Franzone
Je n'ai pas encore lu ce dernier article mais je vous le livre quand même car il y a peu de présentations des travaux de G. Durand (en tous cas, à l'époque où j'en ai cherchés).

Publié dans : Management et organisation - Voir les 0 commentaires - Ecrire un commentaire - Par La Chouette
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