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Lundi 18 septembre 2006 1 18 /09 /Sep /2006 01:46
Le billet d'aujourd'hui est une longue citation, extraite de l'épilogue du livre "La force de conviction - A quoi pouvons-nous croire" de Jean-Claude Guillebaud (publié en 2005) ; au-delà de tout a priori lié au lexique utilisé par l'auteur, je pense qu'il est intéressant de mettre en parallèle son essai sur la croyance avec ce que l'on rencontre dans le monde de l'entreprise.

Éloge paradoxal de l’institution

La croyance est constitutive de l’humanité de l’homme. C’est un besoin individuel, mais aussi – surtout – une affaire relationnelle. Insistons à nouveau sur ce point. On ne croit jamais seul. Le croire n’est pas solipsiste, comme le laisse imaginer le discours dominant. Croire, c’est aussi «faire confiance» et posséder un langage pour le dire. Cela implique un rapport à l’autre. La croyance appelle le lien, tout en étant produite par lui. Quoi que nous puissions prétendre, c’est aussi une démarche collective. Le verbe croire, disions-nous en reprenant Emmanuel Levinas, ne se conjugue pas au singulier. Or, si la croyance est nécessaire à tous, elle est redoutable pour chacun puisqu’elle se mue aisément en certitude figée. Dans sa dynamique propre, livrée à ses penchants, la croyance risque à tout moment de s’enivrer d’elle-même. Une telle ébriété la conduit à préférer, d’instinct, le dogme au cheminement. Le catéchisme ânonné à la conviction réfléchie. Trop abandonnés à la dévotion, nous devenons presque immanquablement des fanatiques en puissance. Nous fermons derrière nous la porte du refuge.
Pour cette raison, le croire humain. Qu’il soit politique, idéologique ou religieux, exige un apprivoisement perpétuel, une interrogation consentie sous le regard de l’autre. La vraie conviction n’est pas magique mais construite ; toute Révélation appelle l’interprétation. Pont jeté sur l’abîme, effort tendu pour unifier la conscience, la croyance réclame vigilance et mise à l’épreuve. C’est un questionnement, un voyage, que tente presque toujours la facilité du raccourci dogmatique. Il a besoin, ici et là, d’être collectivement guidé, mais ce n’est pas si simple. Le monde commun – société ou institution – instauré entre les « hommes qui croient » est ambivalent par nature. Si la croyance réclame d’être domestiquée et instituée par un collectif, elle risque, ce faisant, de pâtir du cléricalisme propre à toutes les institutions. Partis, Eglises, syndicats, communautés scientifiques, écoles, familles, académies : l’institution est à la fois le lieu où s’apprivoise la croyance et celui d’où peuvent surgir le dogmatisme et l’injonction. L’institution est éducative par principe mais disciplinaire par vocation. Elle veut durer. Elle impos le silence dans les rangs. Elle s’invente tôt ou tard un clergé ou des préposés à l’obéissance.
En tant que croyants, nous sommes placés sous sa protection et sous sa menace. Il faut garder toute cela à l’esprit et regarder en face cette vraie contradiction. Le principe institutionnel est ce qui nous aide à construire, puis à discipliner la croyance, en faisant patiemment jaillir de cette source une culture commune. Seule l’institution a les moyens de mettre en marche la puissante alchimie civilisatrice qui transforme la croyance en expérience, puis, l’expérience en conscience et, enfin, la conscience en solidarité. Nous avons immensément besoin d’elle. Elle n’en demeure pas moins cet ogre capable de dévorer ses enfants pour assurer sa propre survie ; de brider quotidiennement leur liberté ; de traquer la dissidence et l’hérésie qui menacent sa cohésion et sa durée. Le paradoxe de toute institution est qu’elle protège ses membres de la pathologie sectaire, mais tend elle-même à devenir secte. L’institution est, ipso facto, hantée par le conservatisme, c’est-à-dire la glaciation et le dogme.
Cette ambiguïté est si forte que le vocabulaire courant s’y réfère sans y penser. Que l’on songe à des expressions comme «esprit de famille », «ligne du parti », « catéchisme républicain », « sens de l’État», «articles de foi», «validation académique». Elles ont une connotation positive et une autre négative. Elles ramassent en une seule formule le thème de la consistance et celui de la clôture. L’esprit de famille, la « ligne» partisane et l’académisme suggèrent la cohéree d’une conviction élaborée, mais tout autant la menace d’un renfermement. Quant à la ligne du parti, elle invite au voyage, mais interdit de sortir des clous.
En dernière analyse, une réflexion sur la « force de conviction », comme celle qui fut tenrée tout au long des pages qui précèdent, amène immanquablement à s’interroger sur l’état de nos rapports non point seulement avec les Eglises proprement dites ou le religieux en particulier, mais avec toutes les institutions humaines, dont les grandes confessions officielles ne sont que des variantes.
Or, dans les sociétés contemporaines, comme on l’a vu, lesdites institutions sont tenues en suspicion. Aujourd’hui, nous semblons surtout pressés d’échapper à leur tyrannie. Nous dénonçons sans relâche leur pesanteur et leur retard. La modernité, dans son ensemble, est vécue comme une liberté individuelle conquise contre les institutions.

Publié dans : Détours - Voir les 3 commentaires - Ecrire un commentaire - Par La Chouette
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Citations

"Tout le monde se plaint de sa mémoire mais personne ne se plaint de son jugement"
La Rochefoucault
"Voyager nuit gravement aux lieux communs"
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