Quantcast
Jeudi 14 septembre 2006 4 14 /09 /Sep /2006 01:31
Certains d’entre vous auront peut-être remarqué hier l’ajout d’une série de caractères chinois dans la page d’accueil du blog ; comme je vous l’ai déjà indiqué, j’ai développé un intérêt tout particulier pour cette culture et le dépaysement que sa fréquentation peut provoquer dans nos modes de penser.

 
Ainsi, ce petit proverbe de quatre caractères est appelé chengyu dans la langue chinoise. J’ai décidé aujourd’hui de vous parler un peu plus de ces formes lexicales car elle constitue une autre manière de considérer les choses et peuvent, à ce titre, nous aider à faire évoluer notre approche méthodologique.

Je vous livre ici une première approche que vous trouverez également sur le site de Chine Nouvelle.

Les chéngyǔ (成語) sont des expressions proverbiales chinoises à quatre caractères écrits en 文言 wényán (langue littéraire et artificielle classique en usage majoritaire pour le chinois écrit depuis la plus haute Antiquité jusqu'en 1919 ; on pourrait comparer le wényán au latin tel qu'il fut utilisé en Occident dans le domaine scientifique jusqu'à récemment). De fait, les chéngyǔ ne respectent pas la grammaire et la syntaxe du chinois parlé actuel, sont très compacts et synthétiques et peuvent même être illisibles pour un Chinois n'ayant pas étudié la langue classique.

Souvent, ces chéngyǔ se réfèrent à un épisode mythologique ou historique précis qu'il faut connaîtrepour les déchiffrer ; c'est le cas pour l'un des plus célèbres : 杯弓蛇影 bēi gōng shé yǐng soit, mot à mot, « tasse / arc / serpent / reflet », que l'on ne peut comprendre que si l'on connaît l'histoire de cet homme apeuré par le reflet () de son arc () dans sa tasse (), reflet qu'il a pris pour un serpent ()... L'expression est synonyme de « poltron ». On le voit, le chéngyǔ en question n'est qu'un résumé des temps forts de l'anecdote ; ce n'est pas réellement une phrase mais une liste de mots-clefs.

De même, le chéngyǔ 破釜沉舟 pò fǔ chén zhōu n'indique que la liste suivante : « briser / chaudron / saborder / bateau ». L'anecdote historique à connaître est la suivante : un général avait ordonné à ses troupes de détruire tous les ustensiles de cuisine (破釜) et de saborder les bateaux (沉舟) après avoir franchi la rivière ennemie, de manière à bien montrer sa confiance en la victoire, toute possibilité de retraite ou de repli étant devenue impossible. Il gagna la bataille. Le chéngyǔ traduit donc en quatre caractères l'idée d'une confiance absolue dans sa propre victoire.

Comme l’indique le « Dictionnaire de Chengyu » de P. Doan et Z. Weng, il n’existe aucune figure rhétorique française qui corresponde au chengyu.

Le chengyu provient souvent implicitement d’une œuvre ou légende, constituant le fond culturel de la Chine ; l’œuvre de référence ou l’histoire présentent plusieurs dimensions qui ne sont pas effacées dans l’utilisation et l’interprétation ; le chengyu permet donc d’exprimer une idée complexe quelques mots. Au-delà de cela, il est un lien quotidien et actuel vers les racines ancestrales de la Chine et son fonds littéraire.

Pour vous aider à en comprendre l’utilisation et la portée, voici un exemple avec une phrase française :

Monsieur Dupond est Bill Gates et Microsoft.

Ici « Bill Gates et Microsoft » serait le chengyu ; il fait référence au mondialement connu Bill Gates dont l’ascension depuis son garage d’étudiant est bien connue de tous ; l’utilisation de ce chengyu singifierait plusieurs dimensions à la fois :

  • Il est parti de rien
  • Il a connu une progression fulgurante
  • Il est dans une situation monopolistique contestée

La langue chinoise est une langue contextuelle ; le contexte peut donc amener à retenir seulement certaines dimensions de l’histoire (la légende) connue de tous.

Le chengyu pourrait être rapproché des « cas » bien connus dans les écoles de management ou des arrêts des instances judiciaires faisant jurisprudence, évoqués au travers de quelques mots ou noms clefs (cas Kodak,  L'arrêt Dame veuve Trompier-Gravier,…).

Comme vous le savez, le concept est une notion centrale de la philosophie et de la culture occidentale ; elle est significative de la recherche de l’absolu ; la conceptualisation vise à  dégager des aspects constants pour identifier un certain objet ou phénomène réel et pour construire éventuellement l’objet théorique correspondant. Le concept est, en quelques sortes, une version épurée du réel.

Le chengyu conserve finalement toutes les dimensions d’une situation et tend à considérer chaque situation comme étant singulière. Le chengyu, tout comme plus largement la langue chinoise, ne cherche pas enfermer la réalité dans des mots, à figer le contenu et le sens.

Le chengyu doit être retenu pour sa dimension évocatrice dans un contexte donné : poser les objets/idées à proximité les uns des autres et laisser le sens surgir des liens que l’observateur fera dans son contexte.

Dans cet article, je rappelle donc que l’approche occidentale tend à trancher, exclure et ainsi décomplexifier le monde ; l’individu sort du monde (combien de fois avez-vous constaté des écarts entre la théorie et la pratique). Je n’affirme pas que la pensée chinoise ignore l’abstraction mais souligne seulement sa capacité à conserver par delà les siècles son fond d’expériences et à ne pas figer les choses, ce qui permet d’en tirer les enseignements en fonction du contexte.

Pour arriver à cela, cela implique donc de garder trace de ces situations exemplaires, de ces cas originaux  et de les faire connaître de chacun des membres de l’organisation.

 

Ces quelques idées sur lesquelles il faudra bien évidemment revenir, m’amènera à explorer des approches moins philosophiques que d’habitude, en particulier sur l’imaginaire, la pensée symbolique…

 

En ce qui concerne l’expression présente sur ma page d’accueil (j’essaierai d’en changer régulièrement), il s’agit en fait d’un xiehouyu, une autre figure de style chinoise ; le xiehouyu se scinde en deux parties ; la première présente la situation, c’est le sujet ; la deuxième qui n’est pas énoncée, est la réponse que pose la première partie. Dans la pratique quotidienne, seule la première partie est mentionnée. L’expression complète que j’ai indiquée est :

盲人摸象各執一端

Mang2ren2 mo1xiang4 / ge4zhi2yi1duan1

La première partie signifie : des aveugles tâtent un éléphant

La deuxième partie sous-entendue : chacun n’en touche qu’une partie

Seule la première partie est explicitée et signifie : en considérer qu’une partie de la réalité.


Pour finir, voici l'histoire complète des aveugles et de l'éléphant, évoquée par le xiehouyu :

UN ÉLÉPHANT ET LES AVEUGLES

Une fois, six aveugles vivaient dans un village. Un jour, ses habitants leur dirent "  Hé ! il y a un éléphant dans le village, aujourd’hui "

Ils n’avaient aucune idée de ce qu’était un éléphant. Ils décidèrent que, même s’ils n’étaient pas capables de le voir, ils allaient essayer de le sentir. Tous allèrent donc là où l’éléphant se trouvait et. chacun le toucha.
"  Hé ! L'éléphant est un pilier " dit le premier, en touchant sa jambe.
"  Oh, non ! C’est comme une corde, dit le second, en touchant sa queue.
"  Oh, non ! C’est comme la branche épaisse d’un arbre " dit le troisième, en touchant sa trompe.
"  C’est comme un grand éventail " dit le quatrième, en touchant son oreille.
"  C’est comme un mur énorme " dit le cinquième, en touchant son ventre.
"  C’est comme une grosse pipe " dit le sixième, en touchant sa défense.

Ils commençaient à discuter, chacun d’eux insistait sur ce qu’il croyait exact. Ils semblaient ne pas s’entendre, lorsqu’un sage, qui passait par-là, les vit. Il s’arrêta et leur demanda " De quoi s’agit-il ? " Ils dirent "  Nous ne pouvons pas nous mettre d’accord pour dire à quoi ressemble l’éléphant" Chacun d’eux dit ce qu’il pensait à ce sujet. Le sage leur expliqua, calmement "  Vous avez tous dit vrai. La raison pour laquelle ce que chacun de vous affirme est différent, c’est parce que chacun a touché une partie différente de l’animal. Oui, l’éléphant à réellement les traits que vous avez tous décrits "
" Oh ! " dit chacun. Il n’y eut plus de discussion entre eux et ils furent tous heureux d’avoir dit la réalité.

 

Publié dans : Détours - Voir les 6 commentaires - Ecrire un commentaire - Par La Chouette
Retour à l'accueil

Socrate et l'entreprise

Dépayser les lieux communs.

Remettre du sens et de l'éthique dans les pratiques au quotidien.

 maxima_socrate.jpg

"Socrate, un philosophe au secours de l'entreprise" - Damien Goy (Maxima)

Pour avoir votre exemplaire : FNAC, Amazon.

Stats

6 lecteur(s) actuellement

205 par jour ; 249 654 depuis 2006.

Rechercher

Citations

"Tout le monde se plaint de sa mémoire mais personne ne se plaint de son jugement"
La Rochefoucault
"Voyager nuit gravement aux lieux communs"
Contact - C.G.U. - Signaler un abus - Articles les plus commentés