Partager l'article ! Penser le changement en soi et non comme une transition entre deux états : un détour par la Chine: Dans un précédent article, j’ ...
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Dans un précédent article, j’ai déjà signalé que la philosophie chinoise avait beaucoup plus pensé le concept de changement que ne l’a fait l’Occident. D’ailleurs, la conception classique et l’usage courant du changement n’envisagent le changement que comme le passage d’un état A à un état B. Le changement ne se décrit donc que par les modifications constatées sur l’état A. Le changement n’est pas vraiment pensé en lui-même.
Cette attention particulière se retrouve également dans la langue chinoise elle-même que ce soit un vocabulaire plus varié pour traduire la notion de changement, que des aspects grammaticaux inexistants dans les langues occidentales (demandez ainsi à un étudiant en chinois de vous parler du caractère了 le, lequel marque la notion de changement sur le verbe… au-delà de l’apprentissage des caractère, c’est une des bêtes noires des étudiants).
Une entité qui existe dans l’espace et dans le temps est nécessairement soumise, si ce n’est, dans une perspective relativiste, parce que son environnement évolue. Une entité qui existe sur le plan conceptuel n'est pas susceptible de changer. Elle relève de l'ordre du nécessaire, du constant et de l'abstrait.
La pensée occidentale est opposée à la tradition philosophique occidentale, qui aurait mis en valeur ce qui demeure immuable au-delà du changement, que ce soit des idées, des universels, ou d'autres entités abstraites, l'Etre ou Dieu. Au-delà de ces points soulevés entre autres par Anna Ghiglione "La pensée chinoise ancienne et l'abstraction" paru aux éditions You-Feng en 1999, François Jullien, dans son œuvre, a également avancé que la Chine n’avait que peu poser la question de l’origine et des fins (ce qui se constate dans les religions présentes en Chine et la mythologie) (pour relier au début de mon billet, la Chine ne s’est pas vraiment posé la question de l’état A et l’état B ; elle s’intéresse surtout au flux qui anime le monde, au changement).
Cette vision chinoise du monde décrit une réalité dynamique, en transformation perpétuelle et régie par une logique dialectique, selon laquelle les contraires sont conçues comme complémentaires et la relation entre les éléments est première par rapport aux éléments eux-mêmes ; les notions de tension et de potentiel (le rapprochement peut être réalisé avec les mêmes notions utilisées en physique de l’électricité).
Ainsi, la langue chinoise a développé un vocabulaire particulièrement riche autour du concept de changement. Nous essaierons d'en présenter ici certaines nuances sur la base de différents ouvrages dont principalement le livre d'Anna Ghiglione :
Ces trois termes peuvent autant désigner un changement délibéré qu’un changement mécanique, imprévu.
D’autres termes désignent des changements cycliques, des « révolutions » comme 轉 zhuan , ou encore des processus de réaction et de « retour » comme 反 fan 復 fu et 環 huan.
Anna Ghiglione, sans rentrer dans le détail de tous ces sens, les présente pour souligner la présence des notions d’altérité, d’identité et de permanence dans le s écrits chinois classiques.
Il faut par ailleurs savoir qu’au sein des auteurs classiques chinois, des débats existent autour du sens des différents caractères cités ; le but n’est bien sûr pas de trouver le sens authentique ou de donner une vision exhaustive de ce débat mais de présenter/ouvrir le champs d’une autre manière de voir. Au passage, ce débat est d’autant plus difficile à retranscrire que les catégories internes à la pensée chinoise diffèrent des notres. A titre d’exemple, il faut savoir qu’un objet n’est pas toujours lié au même nom (question d’époque, de personne…) ; la langue et le concept ne sont pas autant figés qu’en Occident ; ce n’est pas un manque de rigieur mais une autre conception du monde. Par ailleurs, l’usage des termes est parfois dicté par des raisons stylistiques.
Je m’arrêterais donc ici dans cette présentation succincte qui s’inscrit dans ma réflexion plus générale sur les notions de processus et changement au travers de la carte/mindmap suivante : cliquez ICI.
Si les caractères chinois ne sont pas correctement affichés, je mets ci-dessous l’image des principaux utilisés (avec leur prononciation en pinyin pour vous y retrouver) :
Dépayser les lieux communs.
Remettre du sens et de l'éthique au quotidien.
"Socrate, un philosophe au secours de l'entreprise" - Damien Goy (Maxima)
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Mise à jour du 5 jan. 2012
Je ne sais pas si vous connaissez la phrase du yiking, qui me semble profondément incarner votre propos :
"il n'y a qu'une seule chose qui ne change jamais : le changement".
Cette phrase m'intrigue beaucoup en tant qu'occidental. Cela dit, je ne la connais pas en chinois ancien, et donc ne sais quel caractère est utilisé pour désigner le changement. Sans doute le 道 dao4 (que vous n'abordez pas dans l'analyse), ou peut être le 易yi4 ? Le savez vous ?
Une phrase dans notre référent occidental me semble bien aborder le changement pour ce qu'il est : quand Jésus dit à ses disciples "je suis le chemin".
Votre phrase "Ces trois termes peuvent autant désigner un changement délibéré quun changement mécanique, imprévu." me semble très juste ; à creuser. En occident nous séparons l'ordre de la volonté humaine de celui des évolutions naturelles ; ils se fondent et se confondent dans la langue chinoise d'une manière très intriguante. Je suis souvent désemparé par le double sens de verbes chinois (à la fois passif et actif ; intentionnel et naturel) qui pour moi seraient impérativement à séparer. Je ne crois pas être clair ; désolé.
c'est drôle que vous mentionniez le livre d'Anna Ghiglione "La pensée chinoise ancienne et l'abstraction" ; je l'ai sur mes rayons mais tarde à l'attaquer.
Ps : je confirme la grande difficulté d'appréhension du le 了! les trois premières années d'apprentissage du chinois (dans mon expérience) font croire à une grammaire très simple ; mais ses subtilités qui n'apparaissent qu'après sont en fait redoutables ; d'autant plus redoutables qu'elles sont liées à de profondes différences de vues, comme celle sur le changement que vous avez ici bien décrite
Merci beaucoup pour votre commentaire. Pour répondre, dans le désordre, à vos différents points.
J'ai conscience de ne pas avoir mentionné tous les caractères chinois évoquant le changement ; la raison réside dans l'objectif de mon article qui visait à montrer des sens différents et faire évoluer notre vision classique (et limitée) du changement. Pour les caractères que je n'ai pas indiqués, je n'avais pas dans les ouvrages à ma disposition, d'éléments de différenciation (ghiglione, ricci...). Par fois même, comme je le soulignais, j'ai trouvé des interprétations contradictoires.
Au-delà, je ne parle pas le chinois et ne peux donc moi-même approcher les nuances des différents caractères (j'ai commencé à l'apprendre mais à défaut de pratique... malgré quelques tentatives, je n'ai pas encore réussi à obtenir une expatriation, mais continue, de France, à explorer quelques classiques chinois et naviguer dans la magie des caractères).
Ah oui, l'entassement des livres non lus sur les étagères.... je rencontre ce problème aussi mais cela n'en est pas un ; en effet, voilà bien longtemps que je suis en possession de ce livre et ne suis vraiment rentré dedans que ces derniers mois. Très intéressant. Je ne l'ai pas abordé par une lecture linéaire mais comme un dictionnaire ou une encyclopédie que l'on feuillette au gré des questions et les chapitres s'enchaînent.
"il n'y a qu'une seule chose qui ne change jamais : le changement". Voilà la phrase que vous m'avez soumis et que j'ai vainement essayer de retrouver dans sa version originale... (malgré des recherches dans plusieurs livres et sur le web) et pourtant, cela est absolument nécessaire pour pousser la réflexion et vous répondre.... quoique....
Depuis que je m'intéresse à la Chine, j'essaye d'adopter votre posture "voir le monde au travers des yeux d'un chinois" ; il y a des notions clefs comme le changement qui restent mystérieuses. Penser le changement en soi ; le changement serait-il un être ? c'est un peu ce que suggère votre phrase : le changement, un être absolu ?
Je me demande aussi s'il n'existe pas plusieurs catégories de changements, comme semblerait l'évoquer le fonctionnement du yi jing.
Le changement est-il continu ? si oui, cela nous amène sur une conception d'un changement infini ; d'ailleurs, n'est-il pas unique ? n'est-ce pas ce que les chinois appelle le dao 道 ?
S'il existe plusieurs catégories de changements, cela sous-entendrait la finitude du changement ? alors, il n'y aurait pas UN changement mais des impulsions, des ji 機. J'aime particulièrement également l’idée que, dans le monde, tous les êtres sont en relation et que de leur situation/configuration 形 naît un potentiel 勢 ; la notion de tension utilisée dans les sciences physiques de l’électricité pourrait en constituer une bonne métaphore. Le changement serait-il alors une mise sous tension ?
Concernant le rapprochement avec Jésus... après une petite recherche sur le web, il semble que cette citation soit une partie de l'affirmation « Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie. Nul ne vient au Père que par moi » extraite de l'Evangile de Jean ch.14 v.6. Suis est entendu au sens d'être et non de suivre. J'ai tendance à penser que cette citation ne va pas dans le sens du changement tel que l'on peut en parler, au contraire ; pour moi, dans sa valeur symbolique, le chemin renvoie à l'idée d'une voie tracée, voire rigidifiée, avec un rapport de finalité à sa destination. On est là dans un schéma occidental classique de modélisation/idéalisation à transposer dans le réel. Mais il se peut que j'ai mal remis en contexte la citation ou l'ai mal comprise.
Pour ce qui est de votre réflexion et de votre crainte de ne pas être clair, si, si, vous êtes très clai... on est au coeur du détour chinois... une autre manière de voir le monde plus que des faiblesses grammaticales ou linguistiques comme cela a pu se lire à une époque.
A mon tour de craindre de ne pas avoir été clair ; l'échange est un moyen pour clarifier la pensée ;-)
A bientôt
et merci pour votre long billet
je commence par la phrase de la bible
vous avez parfaitement raison de la replacer dans son contexte en estimant que le chemin se rapporte au but. J'avais hésité en tapant mon message à l'écrire entièrement, mais j'avais préféré la couper car sa première expression semblait pour moi mieux exprimer le point d'une vision souple du changement, non en tension vers un salut. Les journalistes le savent mieux que moi : couper une phrase c'est souvent pour la déformer ;-)
sur la phrase du yiking, je vois que nous sommes deux à chercher la même chose. Le premier qui trouve la version en chinois a un malabar ;-)
je vous suis tout à fait sur ce qu'elle implique ; mais retrouvons là d'abord à sa source ! je l'ai entendu plusieurs fois, mais toujours en citation indirecte, jamais dans son contexte.
oui aussi sur le fait qu'on tente aujourd'hui de retrouver, après l'avoir longtemps méprisé, le sens profond d'une langue chinoise qu'on a longtemps méprisé pour sa simplicité de construction et pour l'ambiguité de son vocabulaire
(ceci rejoint la thèse d'un bouquin sur la philo chinoise, avez vous lu ce billet sur mon blog ? http://florent.blog.com/918858/)
comment faire pour entrer en contact ?
J'ai mis mon adresse mail sur ce commentaire (confidentiel svp), mais peut être êtes vous sur une plateforme comme viaduc ou linkedin ? Si oui j'y suis, nous pouvons entrer en contact.
Je vous contacte par mail et je lis votre article.
J'ai peut-être une piste pour cette fameuse citation du yi jing. Avant tout, et il faut le dire, on la rencontre souvent sur le net sans aucune autre référence plus précise : «La seule chose qui ne changera jamais c'est que tout change tout le temps ! ».
Si l'on prend sa traduction en chinois littéral, elle ne se retrouve pas dans le yi jing même sans savoir vraiment parler le chinois ; il ne s'agit pas du style d'écriture du yijing ; il est beaucoup plus symbolique.
L'hexagramme qui me semble le plus correspondre à cette citation serait le n°1 乾 qian le ciel (la polarité yang).
Une phrase s'en rapprocherait le plus : 天行健,君子以自強不息
"Le mouvement du ciel est puissant. Ainsi l'homme noble se rend fort et infatigable."
Là encore, pour les lecteurs non avertis, le ciel n'a ni une dimension religieuse ni une dimension physique (ce que les Gaulois craignaient le plus).
De plus, cette phrase ne vient pas du texte lui-même et plus probablement des commentaires. La fatigue m'a obligé à capituler hier soir. J'ai encore une piste complémentaire.