
Si vous êtes un groupe international présent dans plusieurs pays du
globe, vous devrez nécessairement vous poser la question de l’adaptation ou non de votre charte ?
Cette question de la diversité culturelle se pose déjà autour de certains thèmes comme la politique de cadeaux. Faut-il les interdire complètement comme certaines entreprises américaines ou
faut-il les autoriser en considérant qu’ils participent à la création de relations solides ? Mais dans quelles limites ? Faut-il limiter à une bouteille de vin annuelle, à 200 €, à un voyage
offert à toute la famille ?
Le sujet n’est pas simple et fait rapidement débat ; chacun y va de sa propre expérience et de ses propres idées reçues ?
Dans le cas d’une interdiction des cadeaux, faut-il néanmoins les refuser sachant que dans certaines cultures cela peut être considéré comme offensant ?
En fait, que ce soit dans la rédaction du contenu de la charte ou dans l’approche de sa diffusion, différentes réprésentations du monde et de l’homme peuvent être l’œuvre.
D’un côté, on peut considérer qu’il existe des principes et des valeurs universels qui transcendent tous les particularismes locaux et culturels. Cette approche se rattache en particulier à
toutes les initiatives des organisations internationales qui oeuvrent pour les droits de l’homme, la lutte contre la corruption…
De l’autre, on trouve l’idée qu’il existe différentes manières de se représenter le monde et l’homme et donc qu’une même idée peut avoir une portée très différente d’une culture à l’autres.
Je ne limiterai pas ce sujet à ce seul billet et reviendrai donc dessus pour le développer et l’enrichir. J’espère aussi recueillir vos points de vue et remarques autour de la question posée
?
Aujourd’hui, je me limiterai à vous parler de l’approche de Philippe d’Iribarne (directeur de recherche au CNRS). Depuis plusieurs années, ce dernier travaille sur l'influence des cultures
nationales sur le fonctionnement des organisations. Il part d'une définition de la culture prise à l'anthropologie :
Celle-ci est un système de sens à travers lequel l'individu perçoit et interprète une situation ou une action concrète. Il partage ce système de sens avec les autres membres de sa communauté,
qui a, au cours de son histoire, élaboré ce système de sens. L'individu n'est pas déterminé dans son comportement et ses valeurs, qui appartiennent à sa personnalité et son histoire propre.
Mais ses réactions à une situation ou une action donnée seront fonction de son interprétation, donc de ce système de sens.
Auteur de nombreux ouvrages (le dernier étant « Penser la diversité »), il vient de publier un article «
Entre français et anglais : une entreprise se met en scène » dans la revue
Langage et société 2009/3.
Le résumé que je vous propose s’appuie sur une version de travail de l’article que P. d’Iribarne m’avait communiqué lors de notre rencontre en février ; l'essentiel de ce qui sont des passages
extraits du texte d'Iribarne, parfois dans un ordre différent, l'idée étant de vous donner un aperçu.
Une version française et une version anglaise, ou plutôt américaine, des Principes d’action de Lafarge ont été rédigées simultanément par le même groupe de personnes. Les deux versions
se correspondent strictement phrase à phrase. Elles proclament les mêmes valeurs et la proximité des deux langues fait que, pour ce faire, elles utilisent souvent les mêmes mots (satisfaction,
satisfaction ; environnement, environment ; etc).
Une lecture rapide pourrait donc laisser penser que le texte ainsi produit transcende la diversité des cultures. Pourtant, un examen plus attentif laisse apparaître un grand nombre de
différences. Et, quand on tient compte de ce que l’on sait par ailleurs des visions idéales, américaine d’un côté et française de l’autre, de ce que c’est que de vivre et travailler ensemble,
on voit que ces différences ne doivent rien au hasard.
La manière dont l’entreprise se met en scène et met en scène ses rapports avec le monde, dont ses clients et son personnel, est guidée par ces visions idéales . On voit ainsi que les valeurs,
dès lors qu’on quitte un univers de pure abstraction pour considérer ce qu’implique leur mise en œuvre dans des situations particulières, ne peuvent prendre corps indépendamment des cultures.
On trouve, du côté américain, une vision idéale de la société combinant deux éléments : d’une part des rapports contractuels, mettant en relation des entités dont les droits et obligations sont
définis aussi précisément que possible par un engagement auquel elles ont toutes deux souscrit ; d’autre part, une appartenance partagée à une communauté morale.
Côté français, une autre vision fait référence. Chacun est vu comme devant agir de son propre mouvement pour être à la hauteur des devoirs inhérents à la place qu’il occupe dans la société tout
en étant lié à son entreprise par une forme d’allégeance noble.
Au-delà dans son article, Philippe d'Iribarne développe plusieurs points à l'instar de celui-ci :
Observons deux passages concernant les rapports de l’entreprise avec ses clients. « provide the construction industry » / « offrir au secteur de la construction » « delivering the [...]
products... » / « proposer les produits... »
Linguistiquement, rien n’aurait empêché d’écrire en français « fournir » dans le premier cas et « livrer » dans le second.
Mais la manière de mettre en scène les rapports entre l’entreprise et ses clients aurait été profondément modifiée : « Provide », « delivering » mettent en scène un rapport marchand entre un
donneur d’ordre (le client) et un prestataire (l’entreprise), dont les intérêts se rencontrent.
Dans une vision américaine, cette représentation évoque une forme de relation fondamentale positive : un rapport contractuel entre individus indépendants.
Au contraire, dans une vision française, les équivalents français, « fournir », « livrer », des termes employés dans la version anglaise, évoquent une activité mercenaire, indigne d’une
position élevée dans la société. « Offrir », « proposer », suggèrent une autre forme de rapports. Certes, il n’est pas question que l’entreprise offre ses produits, ou les propose, au sens où
elle en ferait cadeau.
Il est sous-entendu que, comme le père de Monsieur Jourdain, elle les offre pour de l’argent. Mais le terme offrir, comme celui de proposer ne sont pas pour autant de purs faux-semblants. Ce
qu’il s’agit d’offrir est constitué par « les produits, systèmes et solutions les plus fiables, les plus innovants et les plus économiques ».
L’entreprise ne se contente pas de livrer ces produits, mais les conçoit, fait qu’ils existent, les rend disponibles pour leur utilisateurs potentiels. Et il est bien vrai que cette existence
est en quelque sorte « offerte ». Les termes « offrir », « proposer » sont associés au fait que l’attention est dirigée moins vers la phase, peu noble, où les produits sont finalement vendus
que vers la phase, beaucoup plus noble, où ils sont conçus. Il y a bien dans cette phase une sorte d’amour de l’art, une certaine gratuité, qui écarte toute assimilation à une activité servile
.
On a de manière générale, en France, toute une manière de parler du rapport au client, en utilisant des termes - prescrire, diagnostiquer, accueillir, etc. - qui mettent en scène ce rapport en
le reliant à une expérience de grandeur désintéressée et non de servilité mercantile.
A la lecture de cet exemple, on comprend aisément que si l'entreprise n'utilise pas dans une culture les termes adéquats, elle peut susciter une véritable réaction de rejet du document
éthique. Au-delà, j'essaie d'identifier des exemples où la conséquence serait des comportements, des actions différentes, voire antagonistes.
Commentaires récents