Samedi 5 septembre 2009 6 05 /09 /2009 22:15
En novembre 2008, avait lieu le colloque de l'UNESCO sur les nouvelles pratiques de philosophie ; une partie était consacrée à ces nouvelles pratiques dans le monde de l'entreprise.
Dans ce cadre, l'association organisatrice, Philolab, m'avait demandé d'intervenir dans un atelier d'1h30. Je vous propose aujourd'hui une partie de cette intervention.
Dans la crise financière que nous traversons, la presse et le politique, à chaque erreur de gestion fatale d'une entreprise (essentiellement les banques), mettent largement en avant le contrôle interne et la gestion des risques. Mais, comment expliquer ces défaillances malgré les dispositifs de contrôle interne lourds et réputés mis en place ? Ne manque-t-il pas seulement l’esprit quand est présente la lettre ?
En poussant cette réflexion, je me suis convaincu de l'importance dans des projets de contrôle interne et des risques d'une bonne conceptualisation et définition, ainsi que sur une très bonne appréhension des facteurs humains, en tous cas, autant au moins que les facteurs techniques (outils, méthodologies…). Cela m’a permis de ne pas me focaliser sur les aspects techniques (procédure, réglementation, outils informatiques, mesures de contrôle…).
Ainsi, le détour par la philosophie m'a permis plus d'être plus pertinent dans la mise en oeuvre pratique de mes projets.  J'espère que l'extrait suivant de ma communication au colloque sera suffisant pour l'illustrer. Mon objectif était, dans cet extrait, de donner quelques lignes de réponses à la question :"A quelle connaissance du risque peut-on prétendre ?"
Dans mes projets, il m’a paru important de savoir à quel type de connaissance l’on peut prétendre en matière de risque afin, d’une part, d’être pertinent dans le choix des solutions techniques (progiciel informatique, contrôles...) et, d’autre part, de définir le contenu d’éventuelles formations. A titre d’exemple, si vous estimez qu’il ne peut y avoir de connaissance des risques indépendante de celle des événements passés, vous mettrez alors l’accent sur des outils de collecte et de calcul statistique, ce qui peut nécessiter une organisation spécifique et parfois coûteuse pour alimenter les systèmes. Cette idée prend du sens particulièrement à l’échelle d’une population ; le poids du collectif amène les hommes à conserver, au cours du temps, de troublantes similitudes de comportements qui les conduisent, placés devant des situations comparables, à réagir de manière quasi identique et par conséquent prévisible. Lorsque l’on parle de risque, on parle implicitement de connaissance ou de vision de l’avenir. Il y a deux erreurs extrêmes à ne pas commettre : se dire qu'on ne peut rien faire puisque c'est imprévisible ; à l'inverse vouloir construire des réponses pour tous les scénarios (Patrick Lagadec, Le Monde, 11déc. 2001). Une troisième erreur serait comme l’indique, Jean-Pierre Dupuy, dans la revue Esprit, de se contenter du seul calcul probabiliste ; dans le cas qu’il étudie, des catastrophes, ce dernier n’est d’aucun secours lorsqu’il s’agit de multiplier une probabilité infinitésimale par des conséquences infinies. Sur ce sujet de la pensée du calcul qui domine l’époque moderne, Hannah Arendt indiquait : « Son rationalisme est irréel, son réalisme est irrationnel, ce qui revient à dire que le réel et la raison ont divorcé». Pour d’autres auteurs comme Michel Onfray, cela revient en fait à répéter cette erreur qui consiste à « soumettre la multiplicité insaisissable à l’unité facilement maîtrisable » (Michel Onfray – Théorie du voyage). On en revient en fait à ce sentiment de maîtrise que procure l’équation mathématique ; mais, là encore, dans son livre « Condition de l’homme moderne », Hannah Arendt rappelait cette imprévisibilité d’autant plus dramatique qu’elle s’associe à l’irréversibilité : « la frustration triple de l’action — résultats imprévisibles, processus irréversible, auteurs anonymes — c’est presque aussi ancien que l’Histoire écrite. On a toujours été tenté, chez les hommes d’action non moins que chez les hommes de pensée, de trouver un substitut à l’action dans l’espoir d’épargner au domaine des affaires humaines le hasard et l’irresponsabilité morale qui sont inhérents à une pluralité d’agents». Par leurs travaux sur la complexité et l’irréversibilité des phénomènes temporels, Edgar Morin, Ilya Prigogyne ou Abraham Moles montrent l’existence d’une incertitude irréductible. Les réflexions des philosophes dont j’ai accumulé les citations pour en souligner la variété, sont autant de mise en garde au rêve prométhéen de l’homme moderne, bien ancré dans notre culture : le pouvoir de changer les choses, de soumettre le cours du monde à ses idées. Même si un grand pas a été franchi avec la reconnaissance d’une incertitude irréductible, elle n’est néanmoins pas encore vraiment acceptée dans la pratique. Cependant cette reconnaissance est le point de départ pour la recherche de nouvelles approches. En ce qui me concerne, j’ai été sensible aux nombreuses préconisations relevant plus du comportement que de la connaissance. C’est ainsi que, face à cette impossibilité d’une connaissance certaine des événements futurs, je suis revenu pour l’instant à la voie, ouverte, il y a fort longtemps, par les grecs anciens, et plus particulièrement Aristote et sa conception de la prudence (phronèsis). La prudence, c’est l’art de choisir et d’agir comme il convient (après délibération, la boulè), dans le monde tel qu’il est, en tenant compte de ce qu’on sait, et même de ce qu’on ignore. La prudence porte donc sur ce qui peut toujours être autrement qu’il n’est, le contingent ; elle est donc la vertu cardinale de l’action, possible également dans le seul horizon de la contingence. La prudence, ce n’est donc pas l’art d’éviter les dangers ; c’est l’art de les mesurer, de les évaluer, de les diminuer, et de les affronter quand il le faut. Ici, la prudence devient presque synonyme de gestion des risques ; faut-il alors la considérer comme une vertu et l’enseigner comme telle ? Comment enseigner une vertu, ou plus largement du comportement ? Le peut-on ? Avec une considération de ce type, on s’intéresse alors moins aux caractéristiques des savoirs, opinions ou croyances qu’aux qualités de caractère de celui qui connaît. Faut-il interroger les garanties du savoir ou de celui qui les porte ? Je suis ainsi revenu aujourd’hui à la philosophie contemporaine et aux approches de philosophes comme Elizabeth Anscombe, Peter Geachn ou Alasdair McIntyre sur l’éthique des croyances ou l’épistémologie des vertus. Ainsi, et pour illustrer mon propos, vous aurez certainement relevé dans les différentes analyses consacrées à la crise financière et économique, le poids accordé à la confiance ; certains parlent même de crise de confiance. Le politique ne cherche-t-il pas aujourd’hui à restaurer la confiance dans le système bancaire ? nombreux sont ceux qui géraient leurs risques en anticipant l’infaillibilité des banques et de l’Etat… En conclusion, l’action et les approches du risque doivent-elles faire le deuil de la vérité et s’orienter vers une éthique du comportement, la vertu ? Le problème ne serait plus alors de prévoir l'imprévisible, mais de s'entraîner à lui faire face (plus que de se conformer à des cadres réglementaires). Il y a en particulier un véritable travail de recherche ; son lieu est peut-être plus celui de l’université. En attendant, des organisations, entreprises ou non, doivent se positionner. Les philosophes peuvent les y aider.
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Voir les 0 commentaires - Par Damien - Ecrire un commentaire - Partager     - Publié dans : CONTRÔLE ET RISQUES
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