Lundi 31 août 2009 1 31 /08 /2009 22:55
Dans sa rubrique Tests et Jeux, rédigée par un philosophe Adrien Barton, la revue Philosophie Magazine publiait un test intéressant illustrant une controverse maintenant classique de la décision éthique/morale :
Quelles sont vos convictions morales ? Cas n°1
Une femme âgée sait que son fils a émigré dons un pays lointain. Attristée que celui-ci ne lui donne plus de nouvelles, elle se console à l’idée qu’il y vit heureux. Récemment. Vous avez appris que son fils était décédé depuis plusieurs années. Vous savez qu’une telle nouvelle rendrait cette femme bien plus malheureuse qu’elle ne l’est déjà. Un jour. Elle vous demande si vous avez des nouvelles de son fils. Quelle serait selon vous l’action moralement juste ?
  • Lui dire la vérité et lui annoncer la mort de son fils.
  • Lui mentir, afin de ne pas la rendre trop malheureuse.
Cas n°2
Un fou dangereux a truffé d’explosifs une salle de bureau. Cinq personnes y sont actuellement en réunion et le psychopathe, caché dans la cave de l’immeuble, s’apprête à actionner le détonateur. Sur la trace du criminel, vous arrivez derrière lui, pistolet au poing. Il ne vous a pas entendu approcher. Vous connaissez suffisamment la psychologie de l’individu pour être certain que, au moindre mouvement de votre part. Il déclenchera instantanément la bombe. Vous êtes sûr de pouvoir l’abattre avant qu’il puisse toucher au détonateur. Quelle serait l’action moralement juste ?
  • Ne pas tuer cet homme et le laisser faire exploser sa bombe.
  • L’abattre afin de sauver la vie des cinq personnes.
La réponse est quelques lignes plus bas...






 Réponse
Ces expériences de pensée illustrent les différences entre deux grandes familles de philosophie morale : déontologique et conséquentialiste.

Une position déontologique permettrait de justifier les réponses 1. Selon cette approche philosophique, certains actes, comme le meurtre, le mensonge, la rupture d’une promesse sont moralement indéfendables, quelles que soient les circonstances qui les accompagnent et les conséquences qu’ils entraînent.

Les réponses 2 seraient justifiables dans une optique conséquentialiste. Selon cette position, ce sont les conséquences des actes qui décident s’ils sont moralement justifiables ou non. Ainsi, un mensonge qui permettrait d’éviter le malheur d’un individu, ou un meurtre qui épargne la vie de cinq personnes pourrait être une action moralement justifiable.

Le débat entre ces deux positions est loin d’être clos à l’heure actuelle. Et aucune ne fait l’unanimité dans le champ de la philosophie morale. A titre indicatif, Emmanuel Kant se trouverait plus dans le camp des déontologiques : il refuse d'accepter un mensonge qui sauverait une vie humaine, car un mensonge est une atteinte à la crédibilité de la parole et donc à la justice


Si par hasard, vous n'aviez toujours pas réussi à vous déterminer, je vous propose un autre cas, proposé lui par Jean-Pierre Dupuy dans sa "Petite métaphysique des tsunami" :
Un malin génie rendit visite au Premier ministre d’un certain pays et lui proposa le marché suivant : « Je sais que votre économie est languissante. Je suis désireux de vous aider à la raffermir. Je puis mettre à votre disposition une invention technologique fabuleuse, qui doublera votre Production Intérieure Brute et le nombre d’emplois disponibles. Mais il y a un prix à payer. Je demanderai chaque année la vie de 20 000 de vos concitoyens, dont une forte proportion de jeunes gens et de jeunes filles. » Le Premier ministre recula d’effroi et renvoya son visiteur sur-le-champ.
Ce premier ministre est clairement dans la position déontologique. Ce que précise la parabole est qu'il venait de refuser... l'invention de l'automobile... Jean-Pierre Dupuy ajoute :
Si nos sociétés acceptent ce mal qu’est la mortalité routière aussi aisément, s’il ne leur pose pas de problèmes de conscience particuliers, c’est précisément parce qu’elles ne se le représentent jamais dans les termes qui sont ceux de cet apologie. Le problème que celui-ci met en scène est un dilemme moral classique : il s’agit de savoir si des victimes innocentes peuvent être sacrifiées sur l’autel du bien collectif. Bien qu’obsédée par ce type de cas, la philosophie morale classique n’a jamais réussi à les éclairer de façon satisfaisante.
Il me semble avoir identifié une petite nuance dans cette parabole ; la société accepte le risque automobile parce qu'il y a toujours l'espérance de réduire cette mortalité, voire de l'éradiquer.

Vous avez fait votre choix ? Vous vous dites plutôt conséquentialistes. Je finirais donc par quelques propos tirés du livre de Michela Marzano, Visages de la peur :
Dans un cas comme celui-ci ["bombe sur le point d'exploser", elle s'appuie sur un exemple proche de notre cas n°2], la menace d'un danger grave et imminent semble justifier le recours à la torture. Ne serait-ce que parce que le but visé est de prévenir l'explosion d'une bombe pouvant tuer des milliers de personnes... Mais comment le savoir ? Comment être sûr que celui qui est torturé menace bien de faire exploser une bombe ? Ne va-t-on pas torturer des innocents au nom d'une possible menace ?
Face à une possible menace, comment éviter la surenchère et le danger d'une pente glissante qui instituerait un climat de terreur ? Comment diagnostiquer la dangerosité d'un individu qui pourrait justifier certaines pratiques ?

Bien entendu, les cas cités ne sont pas des cas d'entreprise ; ils représentent des positions extrêmes permettant d'éclairer deux postures distincts. Dans le quotidien de l'entreprise, ces postures peuvent se traduire dans le respect ou non des procédures. Je vous laisse trouver d'autres cas.

Sur ce, je vous souhaite une bonne soirée.



PS : cet article regroupe deux articles (ainsi que les deux premiers commentaires) que j'avais initialement publié sur l'Agora du Risque en juin et novembre 2008 que j'ai un peu enrichis.
Voir les 3 commentaires - Par Damien - Ecrire un commentaire - Partager     - Publié dans : ÉTHIQUE
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