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Dans sa rubrique Tests et Jeux, rédigée par un philosophe Adrien Barton, la
revue Philosophie Magazine publiait un test intéressant illustrant une controverse maintenant classique de la décision éthique/morale :Une femme âgée sait que son fils a émigré dons un pays lointain. Attristée que celui-ci ne lui donne plus de nouvelles, elle se console à l’idée qu’il y vit heureux. Récemment. Vous avez appris que son fils était décédé depuis plusieurs années. Vous savez qu’une telle nouvelle rendrait cette femme bien plus malheureuse qu’elle ne l’est déjà. Un jour. Elle vous demande si vous avez des nouvelles de son fils. Quelle serait selon vous l’action moralement juste ?
- Lui dire la vérité et lui annoncer la mort de son fils.
- Lui mentir, afin de ne pas la rendre trop malheureuse.
Un fou dangereux a truffé d’explosifs une salle de bureau. Cinq personnes y sont actuellement en réunion et le psychopathe, caché dans la cave de l’immeuble, s’apprête à actionner le détonateur. Sur la trace du criminel, vous arrivez derrière lui, pistolet au poing. Il ne vous a pas entendu approcher. Vous connaissez suffisamment la psychologie de l’individu pour être certain que, au moindre mouvement de votre part. Il déclenchera instantanément la bombe. Vous êtes sûr de pouvoir l’abattre avant qu’il puisse toucher au détonateur. Quelle serait l’action moralement juste ?
- Ne pas tuer cet homme et le laisser faire exploser sa bombe.
- L’abattre afin de sauver la vie des cinq personnes.
Un malin génie rendit visite au Premier ministre d’un certain pays et lui proposa le marché suivant : « Je sais que votre économie est languissante. Je suis désireux de vous aider à la raffermir. Je puis mettre à votre disposition une invention technologique fabuleuse, qui doublera votre Production Intérieure Brute et le nombre d’emplois disponibles. Mais il y a un prix à payer. Je demanderai chaque année la vie de 20 000 de vos concitoyens, dont une forte proportion de jeunes gens et de jeunes filles. » Le Premier ministre recula d’effroi et renvoya son visiteur sur-le-champ.Ce premier ministre est clairement dans la position déontologique. Ce que précise la parabole est qu'il venait de refuser... l'invention de l'automobile... Jean-Pierre Dupuy ajoute :
Si nos sociétés acceptent ce mal qu’est la mortalité routière aussi aisément, s’il ne leur pose pas de problèmes de conscience particuliers, c’est précisément parce qu’elles ne se le représentent jamais dans les termes qui sont ceux de cet apologie. Le problème que celui-ci met en scène est un dilemme moral classique : il s’agit de savoir si des victimes innocentes peuvent être sacrifiées sur l’autel du bien collectif. Bien qu’obsédée par ce type de cas, la philosophie morale classique n’a jamais réussi à les éclairer de façon satisfaisante.Il me semble avoir identifié une petite nuance dans cette parabole ; la société accepte le risque automobile parce qu'il y a toujours l'espérance de réduire cette mortalité, voire de l'éradiquer.
Dans un cas comme celui-ci ["bombe sur le point d'exploser", elle s'appuie sur un exemple proche de notre cas n°2], la menace d'un danger grave et imminent semble justifier le recours à la torture. Ne serait-ce que parce que le but visé est de prévenir l'explosion d'une bombe pouvant tuer des milliers de personnes... Mais comment le savoir ? Comment être sûr que celui qui est torturé menace bien de faire exploser une bombe ? Ne va-t-on pas torturer des innocents au nom d'une possible menace ?Bien entendu, les cas cités ne sont pas des cas d'entreprise ; ils représentent des positions extrêmes permettant d'éclairer deux postures distincts. Dans le quotidien de l'entreprise, ces postures peuvent se traduire dans le respect ou non des procédures. Je vous laisse trouver d'autres cas.
Face à une possible menace, comment éviter la surenchère et le danger d'une pente glissante qui instituerait un climat de terreur ? Comment diagnostiquer la dangerosité d'un individu qui pourrait justifier certaines pratiques ?
Dépayser les lieux communs.
Remettre du sens et de l'éthique au quotidien.
"Socrate, un philosophe au secours de l'entreprise" - Damien Goy (Maxima)
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Mise à jour du 5 jan. 2012
et merci pour cet article, qui éclaire les réflexions citées en référence sur “l’éthique d’entreprise”. La problématique commune de ces deux articles me semble être de savoir si l’entreprise doit choisir entre une éthique de la déontologie (littéralement “discours sur le devoir”) et une éthique de la responsabilité (avoir à “répondre” des conséquences de nos décisions), en particulier dans l’exemple crucial de la conformité. Cette problématique rejoint effectivement l’opposition entre une morale de l’intention et une morale de l’action/compromission. D’un côté, les bonnes intentions sont insuffisantes en entreprise, où il faut prévoir les conséquences de toutes les décisions, car leurs impacts sont grands sur la satisfaction du client et sur la vie même de l’entreprise. Mais d’un autre côté, l’entrepreneur souhaiterait que ses convictions, et son sentiment interne du devoir, puissent être concrétisés dans les décisions collectives. L’entrepreneur ne peut donc pas risquer que l’on dise de lui “il a les mains pures, mais il n’a pas de mains”, reproche que l’on adresse parfois au chantre de la loi morale : Kant. Mais en même temps, il veut être reconnu comme un être citoyen, agissant suivant une notion du bien reconnaissable par autrui. Toute la difficulté est alors de faire correspondre les processus et les normes de conformité (règles déontologiques, process, cahiers des charges, règlements, etc) avec une éthique d’entreprise, où la décision ne soit pas laissée au seul for intérieur d’un manager en proie au dilemme. Les conséquences de la décision ne sont-elles pas mieux acceptées par l’entreprise, si chacun de ses membres se sent l’auteur des processus et des normes qu’il est “obligé” (et non “contraint”) de suivre ? Cela ne réduit-il pas la distance entre déontologie et action ?
Merci Joël de votre participation et de ce regard philosophique.
J’ai le sentiment que l’opposition entre l’éthique de la déontologie et l’éthique de la responsabilité ne peut être résolue. Il s’agit d’un dilemme supplémentaire pour le manager ; on peut entre autre citer :
- Susciter un opportunisme audacieux / Cadrer la prise de risques ;
- Favoriser des coopérations, sources d’innovation et de créativité / Délimiter et imputer clairement les responsabilités
- Pousser à l’atteinte des objectifs prédéfinis et à la conformité / Réviser les objectifs et les stratégies.
[sur ces réflexions, vous pouvez trouver un article intéressant de Jean-Philippe Denis (http://www.strategie-aims.com/actes02/Fichiers/Denis.pdf).
Cependant, il ne faut peut-être pas rester buté sur ce dilemme ; n’est-il pas possible de le dépasser ?
Le danger ne réside-t-il pas dans l’application exclusive d’une des positions ; dans la délibération de la décision (délibération individuelle ou collective), ne faut-il pas considérer les deux options ?
Ne peut-on pas imaginer que la conflictualité des couples cités plus haut puisse avoir des effets positifs et non destructifs à l’instar d’ailleurs du fonctionnement des muscles ago-antagonistes en biologie
(Elie Bernard-Weil a poussé les réflexions sur ces modèles biologiques en les transposant aux organisations).
Si l’on accepte alors la possibilité des résultats positifs des couples ago-antagonistes, il faut alors s’interroger sur les conditions de la conflictualité (comme assurer une rencontre efficiente ?).
Je finirai par une considération sur votre dernier paragraphe : il est clair qu’une décision est mieux acceptée à partir du moment où les membres du groupe s’en sentent l’auteur ; une première approche sera d’organiser la participation mais cela n’est pas vraiment envisageable au regard des urgences et surtout de la taille des groupes. Ainsi, pour prendre un exemple, dans l’élaboration d’une charte éthique avec la mise en avant de valeurs pour un groupe de 50 000 personnes, faut-il faire participer tout le monde ?
La question, et peut-être l’art du manager, est de faire adhérer les membres sans pour autant tous les consulter.
La philosophie peut-elle avoir une approche sur ce sujet : ne fait-on sienne une idée qu’en participant à son élaboration ?
Au plaisir de vous lire
Bonjour,
Qu'elles soient déontologiques ou conséquentialistes ces deux approches de la philosophie se basent sur la pensée. Or une approche par la pensée est forcément empreinte de moralité, c'est-à-dire de bien ou de mal.
Ce qui sera un bien pour les tenants de la philosophie déontologique sera un mal pour les tenants de la philosophie conséquentialiste et vice versa.
L'approche spirituelle semble avoir résolu ce dilemme. Une telle approche considère qu'il n'y a pas de réponses tranchées. Elle considère que la réponse pourra être a ou b, ça dépend. Chaque situation est unique et exige en soit une réponse spécifique. La notion de bien et de mal est absente de cette approche, qui ne se base qu'uniquement sur ce qui est juste au regard des paramètres de la situation.
Pour faire son choix, il faudra être soi-même dans l'expérience et se fier non pas à ce que l'on pense mais à ce que l'on voit.
Pour reprendre l'exemple de la vieille dame qui est triste de ne pas avoir des nouvelles de son fils mort alors qu'elle n'en sait rien, tout dépendra donc de ce que je connais de cette vieille dame. Il est impossible de répondre sans cette donnée.
Autre exemple. Il y a des années au Texas, les agriculteurs voulaient éradiquer la chauve-souris considérée comme un dangereux nuisible. Ils avaient une approche conséquentialiste qui a failli conduire à la disparition de l’espèce.
Un jour un paysan texan a demandé à Martin Tuttle, génial spécialiste de la chauve-souris de venir détruire une colonie de chauve souris qui nichait dans une grotte sur sa ferme.
Le deux hommes entrèrent dans la grotte avec des lampes. Martin Tuttle se baissa pour ramasser sur le sol de la grotte des restes d’insectes morts pour les montrer au Paysan. D’un seul coup celui-ci réalisa que ces restes d’insectes étaient « le nuisible » qui attaquait ses pommes de terres qu’il protégeait avec des pesticides qui lui coûtaient une fortune. Il réalisa que loin d’être son ennemi, la chauve-souris était son allié. Cette prise de conscience a amorcé tout un programme de réhabilitation de la chauve-souris dans cet état qui en a fait son emblème.
Après avoir beaucoup philosophé, je suis passé à cette approche spirituelle, ou par l’être, qui nous incite à voir au delà des apparences pour prendre des décisions simples et justes. J’oserai presque dire aujourd’hui qu’il y a des réponses justes et donc des réponses fausses. Que les réponse justes sont le fruit de quelque chose de bien vue… c’est à dire exigée par la situation. Que les réponses fausses sont le fruits de ce qu’exige de moi mes pensées. Cette approche transcende les paradoxes et évite de s’enfermer dans un dilemme ou un conflit entre tenant d’un camp, d’un système de pensées ou de toute théorie.
Au plaisir d’échanger,
Cordialement
Merci pour votre commentaire. Il suscite plusieurs interrogations. Je commencerai par mes deux premières
Tout d'abord, vous considérez que "une approche par la pensée est forcément empreinte de moralité, c'est-à-dire de bien ou de mal" ; peut-on déduire de cette affirmation qu'un raisonnement est forcément un jugement ? L'exercice de penser ne peut-il pas être seulement une manière rigoureuse de décrire une situation, sans pour autant la juger ?
Ainsi, lorsque j'attribue une étiquette "déontologique" à un acte, je considère qu'il s'agit d'une étiquette descriptive. Différencier les approches déontologiques et conséquentialistes permet déjà de prendre conscience qu'il y a différentes manières de considérer une situation.
Vous parlez d'une approche spirituelle. Quel sens mettez-vous derrière le terme de spirituel ? En effet, si l'on considère les dix commandements du christianisme, une des grandes spiritualités de notre temps, leur application relève de l'approche déontologique ; par ex. : tu ne mentiras pas quelles que soient les conséquences.
Votre description de l'approche spirituelle me rappelle en fait la définition que donnent certains auteurs de l'éthique par rapport à la morale.
Au plaisir
Bonjour Damien,
Merci pour cet échange !
>>> L'exercice de penser ne peut-il pas être seulement une manière rigoureuse de décrire une situation, sans pour autant la juger ?
Dans ce cas, il ne s’agit pas de penser mais de voir. Pas besoin de penser à la personne qui vient vers vous. La voir est suffisant pour éviter de lui rentrer dedans.
La tendance humaine est d'interpréter, d'émettre une opinion puis de chérir cette opinion à tel point qu'elle devient un jugement. « Qu’est-ce qu’elle fait l’autre devant, elle se bouge… »
La personne s'identifie à ce qu'elle pense... et le conflit d'opinion démarre
>>>Différencier les approches déontologiques et conséquentialistes permet déjà de prendre conscience qu'il y a différentes manières de considérer une situation.
Oui et entre ces points de vue au deux extrêmes, il existe tout un champ de possibilités
>>> Vous parlez d'une approche spirituelle. Quel sens mettez-vous derrière le terme de spirituel ?
Il s'agit d'une approche ontologique, par l'être, non d’une approche religieuse via un dogme.
Nous sommes des sujets doués de conscience. Le sujet conscient ressent et voit. Il ne s’identifie pas à ce qu'il pense. Même s'il peut utiliser la force de la pensée pour créer.
>>> En effet, si l'on considère les dix commandements du christianisme, une des grandes spiritualités de notre temps, leur application relève de l'approche déontologique ; par ex. : tu ne mentiras pas quelles que soient les conséquences.
Cette loi est destinée aux êtres humains insuffisamment conscients. Pour éviter qu’il ne chute dans les plus bas instincts tels que porter préjudice à son voisin pour en tirer profit pour lui-même.
Puis le christ est venu proposer une étape supplémentaire. La loi est importante…mais vous avez aussi un cœur qui vous permettra d’appliquer la loi avec discernement !
Pour moi ce qui permet d’agir et de décider est l’éclairage apporté par les grands philosophes, les sages et les saints, ma capacité à voir de mieux en mieux associée au cœur/intuition qui permet de voir au delà des apparences.
Tout n’est pas forcément visible à l’œil nu.
cdlt
Il considérait que faire appel à la notion d'intuition (autrement dit le voir au-delà des apparences) était une manière d'éviter d'avancer ses arguments et aussi d'éviter de prendre conscience de leur faiblesse. Je ne sais affirmer s'il est dans le vrai ; dans tous les cas, peut-on imaginer qu'un véritable dialogue entre deux personnes s'instaure par la seule confrontation d'intuitions, de visions au-delà des apparences ; ne faut-il pas un moment clarifier sa pensée (la mettre en mots) pour être compris.
Par ailleurs, si un manager écoute chacun de membres de son équipe pour prendre une décision, comment peut-il retenir la meilleure intuition parmi toutes celles exprimées ? Pourquoi accorder plus de crédit l'une qu'à l'autre ?
On peut imaginer qu'il se fonde sur sa propre intuition après avoir écouté les autres ; j'aurai alors une autre question relative à une autre dimension de l'éthique et plus particulièrement de la responsabilité : comment rendra-t-il compte de sa décision ?
Je vous rejoins dans l'idée que la décision ne se réduit pas toujours à des critères rationnels, il y a aussi l'émotion, la relation humaine. Mais peut-on alors être responsable sans pouvoir justifier et/ou rendre compte complètement de sa décision ?