Vendredi 11 août 2006
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Cette réflexion part d’un article écrit par Christian Morel dans la revue Sciences Humaines de mars 2006, dossier « L’intelligence collective ».
C. Morel est également l’auteur d’un ouvrage passionnant « Les décisions absurdes, sociologie des erreurs radicales et persistantes », paru chez Gallimard en 2002.
En guise de synthèse, je vous soumets quelques extraits de cet article :
L’organisation moderne est caractérisée par des principes tels que la division du travail, des règles impersonnelles et des actions méthodiques. Or, ces principes mêmes, et en dépit de qualités par ailleurs avérées, lorsqu’ils sont appliqués à des collectifs, sont à la source de certains silences qui induisent des effets contre-productifs. Notamment, ils font obstacle à la perception et à la compréhension de problèmes qui peuvent être graves.
En réalité, comme l’ont montré les travaux d’Amos Tversky et de son école, l’intelligence humaine est dépendante de la mise en relief des messages, qui ne sont perçus que s’ils sont « saillants ».
Note : L' auteur ne donne aucune référence bibliographique sur les travaux d'A. Tversky
A titre d'exemple, l'auteur site la méthode japonaise du juste-à-temps comme réductrice des silences organisationnels ; en effet, dans des industries de production, l'existence de stocks importants peut masquer de nombreux problèmes.
Voici quelques cas de silences organisationnels (où le message d'alerte n'est plus saillant) que j'ai pu rencontrer dans mon expérience personnelle :
- S’efforcer de rester calme et poli lors de réunions de crise
- Ne pas insister sur des dysfonctionnements à partir du moment où ils ont déjà été abordés
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Un bon manager se doit d’avoir son organisation sous contrôle (je vous recommande sur ce thème la lecture de VAN LOON Joost, Risk and Technological Culture : Towards a Sociology of Virulence, Routledge, 2003). Dès lors, à partir du moment où sa maîtrise de l'organisation peut être pointée du doigt, un manager évitera des alertes répétées sur un même problème.
- Avoir une communication positive : lors d’une expérience passée, un hiérarchique m’a violemment reproché de ne le solliciter que sur des problèmes ; ayant peu de points de rencontre avec lui, je partais du principe que je devais aller à l’essentiel et donc n’abordais que ce qui allait mal. Il est vrai que mon attitude ne donnait pas une visibilité sur l’ensemble de mes actions et de mes résultats, y compris ceux positifs, ce qui ne contribuait pas à donner confiance. En tout cas, la nécessité de se vendre (le marketing de soi-même) pousse à atténuer les problèmes (certains affirmeront que le vrai manager, le vrai responsable, saura faire la part des choses et alertera quand cela est nécessaire).
- Sur la base du partage des responsabilités (sachant que ce dernier n’est pas toujours formalisé et peut connaître de grandes variations d’une entreprise à l’autre), personne ne dit ce qu’il pense. C. Morel cite le cas des spécialistes de la navette Challenger (avant son explosion en vol en 1986) qui avaient retenu leur avis pensant que le problème concernait de manière plus large les managers.
- Les faits (statistiques notamment) sont infiniment mieux acceptés et pris en compte que des opinions ou des sentiments.
Sur ce dernier point, l'auteur considère globalement l'utilisation de données factuelles comme un progrès ; mais dans le détail c'est un handicap considérable. En effet, il site à nouveau l'affaire de la navette spatiale dans laquelle la décision de procéder au lancement un jour de grand froid a été prise malgré un sentiment d'inquiétude des ingénieurs. Ces derniers, en effet, ne disposaient pas de données synthétiques sur le comportement des joints à basse température atmosphérique. Faute de faits, on est passé outre.
Pour lui, en ne suivant les "faits", les organisations sont condamnées à répéter des erreurs dont il est difficile de prouver l'origine.
Ainsi, comme on le voit, les organisations modernes utilisent des procédures de délibération faites pour lutter contre les biais de la rationalité individuelle : on standardise, on favorise l'expression impersonnelle pour compenser les biais de l'individu, trop sensible à la conviction et aux messages saillants ; on a recours aux faits pour combattre l'intuition. Mais cette rationalité collective introduit à son tour des sources majeures d'erreurs difficiles à corriger.
On pourrait en dire autant des méthodes de travail par sous-groupes, qui consistent à diviser l'assemblée en petits groupes qui réfléchissent entre eux, puis délèguent un rapporteur à l'assemblée générale. Le plus souvent, la restitution est pauvre, confuse et reste très générale. Ces exemples donnent l'illusion de processus bien organisés et ouverts de gestion participative des problèmes. En réalité, ils n'empêcheront pas qu'une erreur collective persiste, parce que ces méthodes ne permettent pas vraiment à ceux qui sont conscients de l'erreur de la faire remonter.
L'auteur pointe également les méthodes pour améliorer les réunions classiques à partir de règles :
(...) fixation d'un ordre du jour détaillé et exclusif, minutage du temps de parole, tour de table démocratique, obligation de prendre une décision en fin de réunion, rédaction d'un compte rendu de séance... Ces règles paraissent de bon sens, mais elles mènent souvent à un excès d'organisation qui, en fait, réduit la réflexion. Ainsi, un ordre du jour rigide empêche de parler d'une difficulté non prévue, ou de développer une idée fructueuse.
Au bout du compte, il apparaît que la recherche d'un ordre collectif ne se traduit pas forcément par une rationalité accrue des décisions par rapport à ce que serait celle d'un individu solitaire, forcément limité.
Claude Michaud et Jean-Claude Thoenig considèrent que beaucoup d'organisations fonctionnement à l'aide de corridors d'action : chaque acteur sait ce qu'il doit faire, et sait ce que l'autre va faire et sait que l'autre sait ce qu'il sait. Ces anticipations sont, en moyenne, extrêmement rentables : prescrire toutes les actions de chacun serait une perte de temps, à supposer que cela soit possible. Mais cette rationalité procédurale a ses limites. Quand chacun croit savoir ce que l'autre pense, il y a un risque d'erreur. Un grand nombre de collisions de navires proviennent d'anticipations croisées a priori raisonnables. La rationalité procédurale des anticipations croisées est à la fois un moteur puissant de l'action collective et un facteur d'erreurs fatales.
Prend-on de meilleures décisions à plusieurs ?
Nous sommes devant le paradoxe que la rationalité limitée collective des organisations modernes a permis de produire les plus fantastiques réalisations humaines mais permet également aux décisions les plus absurdes de persister et de se concrétiser.
Il m'a paru intéressant de vous présenter cet article au regard de la démarche philosophique qui s'est construite en partie sur les notions de délibération et de débat mais également pour prendre du recul par rapport aux nombreuses démarches participatives et collectives prônées par le management moderne.
Comme nous l'avons vu, les silences organisationnelles peuvent aboutir à des décisions absurdes ; au-delà, de la simple décision, ils peuvent aussi restreindre la réflexion dans les organisations et donc leur évolution.
Prendre conscience de ces biais, c'est déjà se donner une chance de les éviter.