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La revue Challenge a publié en avril un article sur le développement/retour de la philosophie en France. Il s'agirait d'un véritablement engouement !
L'article mentionne également certaines initiatives (surlignées en jaune dans l'article rapporté plus bas) de pratiques à l'intersection de la philosophie et de l'entreprise. "Les entreprises, en mal de repères, appellent au secours".
La formule est peut-être un peu forte ! Dans le contexte d'incertitude aggravé par la crise, il est clair que l'entreprise a perdu ses repères et qu'elle en cherche d'autres ; les attend-t-elle vraiment de la philosophie ? Cela est moins sûr. Restons mesuré et gardons en tête la remarque de R Enthoven (surlignée en rouge plus bas), animateur d'émissions philo sur France Culture et Arte : "On nous demande de produire des certitudes, de rassurer. Mais la philo produit du doute". J'ai en effet tendance à penser que l'entreprise préfère génèralement le concret et les certitudes.
Là, il faut compter sur cette nouvelle garde de philosophes qui se sont lancés depuis un an pour auprès des entreprises : Thibaud de la Hosseraye, Tristan de Fommervault, Claire de Chessé...
Au-delà, je pense que leurs initiatives et celles de philosophes consultants mieux installés doivent être complétées par une démarche de réflexion de fonds non spécifique à une entreprise particulière ; mais, je reviendrai sur cette idée dans un prochain billet.
Ci-dessous, j'ai repris in extenso l'article de Challenge ; vous pouvez également le consulter en cliquant ICI.
La philosophie, une passion française
Les thèmes de nos manuels de terminale font les best-sellers d'aujourd'hui, ils inspirent même les techniciens du management. La philosophie est descendue dans la rue, mais gare à ceux qui la mettent sur le trottoir.
«Hâtons-nous de rendre la philosophie populaire !» clamait Diderot. Eh bien, voilà qui est fait, cher Denis. Depuis l'irruption sur la place médiatique des nouveaux philosophes, emmenés par Bernard-Henri Lévy, dans les années 1970, la philosophie n'a cessé de se répandre dans le grand corps malade de la société française. Jusque dans le rap : «J'avais déjà un flow de taré lorsque les tours jumelles se sont effon- drées/J'avais déjà un flow de dingue lorsque les tours jumelles se sont éteintes/On allait tout déconstruire, déconstruire avec trois D/Comme Deleuze, Derrida et Debray», rappe Abd al Malik, désormais chevalier des Arts et des Lettres.
De multiples signes témoignent du retour en force de la philo. Des centaines de passionnés s'extirpent de leur lit certains dimanches matin pour assister aux séances de ciné-philo animées au MK2 Bibliothèque par Ollivier Pourriol. Des milliers se pressent à la désormais célèbre Université populaire de Caen, fondée par Michel Onfray en 2002. «Ce succès est dû au fait que c'est un endroit non institutionnel où l'on n'utilise pas les arguments d'autorité que sont l'exigence d'un diplôme, le vocabulaire de la secte philosophique qui contient la discipline dans un ghetto, explique Michel Onfray. Elle est sérieuse sans se prendre au sérieux. Elle est un acte de résistance au centralisme jacobin de la capitale. Elle illustre la ligne claire de la philosophie française : on s'y exprime clairement pour dire des choses compréhensibles.» Le Collège international de philosophie, créé en 1983 par Jacques Derrida, François Châtelet, Jean-Pierre Faye, et dirigé aujourd'hui par Evelyne Grossman, multiplie rencontres et publications. Les cafés philo de la place de la Bastille, toujours aussi fréquentés, ont fait des petits jusque dans les moindres villages de l'Aude ou du Haut-Rhin. Dans les kiosques, on s'arrache Philosophie Magazine, devenu mensuel pour cause de succès. «Quand je me suis lancé, tout le monde, les philosophes, les éditeurs, les NMPP m'assuraient que ça ne marcherait jamais, explique Fabrice Gerschel, son fondateur. Aujourd'hui, on en est à 40 000 exemplaires avec des pointes au-dessus de 50 000, comme nos numéros sur «L'Islam et l'Occident», «L'argent : totem ou tabou ?», «L'Amérique : pourquoi elle ne pense pas comme nous ?» ou le collector mettant face à face Nicolas Sarkozy et Michel Onfray.»
L'édition participe, au premier chef, bien sûr, de cet engouement. Comment ne pas citer l'époustouflant succès de L'Elégance du hérisson, dans lequel une adolescente en route vers le suicide est sauvée par une concierge philosophe ? Avec plus de 130 semaines de présence au palmarès des ventes de livres de L'Express, un record, Muriel Barbery dépasse 1,2 million d'exemplaires. La Philosophie pour les nuls du très sérieux maître de conférences de l'université de Clermont-Ferrand Christian Godin, avec 100 000 exemplaires, s'est affirmée, malgré ses 655 pages, comme l'un des best-sellers de la collection. André Comte-Sponville, Luc Ferry, Michel Onfray, pour ne citer qu'eux, ont coutume de tutoyer la barre des 300 000, voire 400 000 exemplaires. Les Editions Milan font un carton avec leur collection «Pause philo» qui propose ses petites philosophies - du jet-setteur, du surfeur... Même le très confidentiel Alain Badiou a rejoint les best-sellers avec sa charge De quoi Sarkozy est-il le nom ? Ces jours-ci, il récidive avec Second Manifeste pour la philosophie, où il ironise sur l'omniprésence de celle-ci : «Elle anime les cafés et les officines de remise en forme. Elle est universellement convoquée, des banques aux grandes commissions d'Etat.» De fait, c'est à un philosophe, Luc Ferry, que le Premier ministre, François Fillon, a confié la direction du Conseil d'analyse de la société, auquel appartient le président du Collège de philosophie, Pierre-Henri Tavoillot, 43 ans. Lequel participe également, à la demande de Francis Rousseau, président de la firme de consultants Eurogroup, à une publication intitulée Réflexions à partager, où il signe des articles comme «Qu'est-ce qui a changé dans l'autorité ?», «Qu'est-ce que l'humanisme ?»... Car, de plus en plus, les entreprises, en mal de repères, appellent au secours.
Eugénie Vegleris a rompu avec l'enseignement pour s'installer comme philosophe consultante; elle a conseillé des sociétés comme Strafor, Schneider, PPR, Thomson ou LVMH. «Face à la direction des ressources humaines, j'expliquais qu'il fallait se poser la question du «Quoi ?» et pas seulement celle du «Comment ?» » «J'ai été seule pendant des années, mais de plus en plus de jeunes viennent me voir.» C'est le cas d'un ancien de HEC passé par la Fnac, Thibaut de La Hosseraye, 32 ans, créateur de Philos.fr, qui prône le «conseil en discernement, dont l'objectif est de permettre aux dirigeants d'élargir leur vision stratégique, éthique et managériale». Ou de Tristan de Fommervault, fondateur de Qualia management, qui se voit comme un contrepoids au coaching : «Le coach n'a pas de recul critique; on ne sait pas sur quelle conception de l'homme se fonde sa recommandation. La philosophie permet de se réapproprier par la pensée les repères au travail.»
Comment expliquer cet irrésistible accroissement du désir de philosophie ? «Ce mouvement n'a pas surgi du néant, précise le philosophe Yves Michaud. Il y a une grande tradition philosophique française de Montaigne à Bergson. Ensuite, il y a eu les nouveaux philosophes - Lévy, Glucksmann, Lardreau, Jambet - dont je ne pensais pas beaucoup de bien au début; mais avec le recul je reconnais qu'ils ont permis de briser le dogmatisme ambiant. Enfin, les philosophes français n'ont pas hésité à intervenir dans les débats de société : Foucault sur la prison et l'homosexualité, Deleuze sur la folie, Derrida sur l'identité et l'immigration.»
En descendant dans la rue, la philosophie est devenue plus accessible. «Après des décennies de domination allemande de la philosophie pour philosophes, on a retrouvé ce que Nietzsche appelait «la belle clarté française», note Comte-Sponville. Je suis fier d'avoir été pionnier. On s'est remis à être clairs, lisibles, intelligibles. Et puis, si les gens achètent nos livres, c'est parce que la philosophie aborde les questions les plus importantes que l'on se pose, celles du bonheur, de la justice, de la liberté... C'est tout de même plus intéressant que de savoir où en sera le CAC 40 dans dix-huit mois !»
Le déclin des réponses toutes faites apportées par la religion ou les idéologies a participé de ce mouvement. «Le marxisme s'est effondré avec la chute du mur de Berlin et c'est tant mieux, dit Michel Onfray. La social-démocratie s'est effondrée en s'installant dans les palais de la République. Reste alors la solution du repli sur les religions. Et pour qui ne se satisfait pas d'une spiritualité religieuse, mais souhaite une spiritualité laïque, agnostique, athée, matérialiste, non chrétienne, la philosophie offre des chemins possibles.»
Pour Alexandre Lacroix, rédacteur en chef de Philosophie Magazine, c'est le 11 septembre 2001 qui a été le déclencheur d'une demande de philo exigeante. «Après la chute du Mur, on a assisté à un repli sur soi et à une demande de philo consolatrice. Rien de plus qu'une pommade à l'ego douloureux de l'individu postmoderne. Cette philosophie de la petite pilule marchait sur deux jambes, Prozac plus café philo. Avec la chute des tours, la politique refait surface; les crises climatique et économique exigent des réponses à la mesure des enjeux.»
Sur la même longueur d'onde, Onfray fustige «la mise sur le marché de produits déplorables et frelatés d'un point de vue philosophique - la philo expliquée à ma fille, la philo pour les nuls, devenir philosophe en un week-end - qui, sous prétexte de descendre la philosophie dans la rue, l'ont mise sur le trottoir. Diogène enseignait ce qui était utile pour mener une existence philosophique, autrement dit une vie dédiée à l'essentiel, qui tourne le dos aux honneurs, aux pouvoir, aux richesses. On l'aura compris, j'aspire à de nouveaux Diogène !».
C'est dans cette filiation que s'inscrivent Raphaël Enthoven, 33 ans, Ollivier Pourriol, 37 ans, Charles Pépin, 35 ans, Raphaël Glucksman, 29 ans, Vincent Delecroix, 39 ans, Ali Baddou, 35 ans. Ils investissent les médias, sans faire de concessions sur l'essentiel, même s'ils sont conscients que leur succès repose souvent sur un malentendu. «On nous demande de produire des certitudes, de rassurer, se désespère Enthoven. Mais la philo produit du doute. Il ne faut pas la confondre avec des recettes de mieux vivre. Philosopher, c'est penser contre soi-même.» Charles Pépin, directeur de collection chez Hachette Littératures et auteur comblé d'Une semaine de philosophie reconnaît surfer sur ce malentendu : «Les lecteurs viennent pour une thérapie rapide. J'en profite pour leur fourguer autre chose. Je ne leur dis pas : «Lisez vingt minutes de Spinoza et vous irez mieux !» Je vise un horizon existentiel. Penser philosophiquement est une activité dangereuse. Mais quand je dis aux journalistes que mes livres ne sont pas thérapeutiques, ils ne l'écrivent pas !» Si.
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