Samedi 20 mai 2006 6 20 /05 /Mai /2006 23:28
La lecture du prologue à la "Critique de l'existence capitaliste - Pour une éthique existentielle du capitalisme" de Christian Arnsperger (éd. CERF, 209, pages) laisse à réfléchir tant l'ouvrage est original et pointu. Même si je reste encore dubitatif dans sa critique et ses solutions, j'ai néanmoins été particulièrement interpellé dans la mesure où il essaye de saisir ces "forces invisibles" qui parfois orientent nos actes et nos pensées à notre insu (culture, imaginaire…).

Je reviendrai donc plutôt sur l'origine de l'ouvrage et certaines idées-forces.
L'auteur remarque que "nous sommes nombreux à ressentir qu'au sein du système économique actuel, nos existences ne sont plus tout à fait humaines". Il se pose la question de savoir ce qui maintient avec autant de ténacité et renforce le fonctionnement de cette économie.
Selon lui, les actes que nous posons au nom de la rationalité économique masquent en réalité nos angoisses devant notre double finitude : chaque être humain est confronté à la fois à l'Altérité ("je me trouve toujours face à un autre") et à la Mortalité ("je suis toujours dans l'ombre de ma mort à venir") ; exister, c'est vivre mortel, ensemble avec d'autres mortels.
Ce décalage entre nos intentions déclarées (ou nos motivations perçues) et nos intentions ou nos motivations réelles n'est autre que notre que le mécanisme d'aliénation, si cher à des auteurs comme Marx, Freud, Hegel ou Kierkegaard (ce dernier prônant plus une solution d'occupation de cette aliénation qu'une recherche de son dépassement). Pour C. Arnsperger, la réduction de ce décalage permet d'accéder à une existence dite authentique.

A ce stade, je regrette déjà que l'auteur ne développe pas plus son point de vue lorsqu'il affirme que "nos existences ne sont plus tout à fait humaines" (ou peut-être suis-je passé à côté). En effet, l'écoute attentive des discussions "autour de la machine à café" peuvent conforter cette affirmation tant ressort une image sombre de l'entreprise, dénuée presque de toute humanité : exploitation, arbitraire, coercition, investissement sans limite dans l'entreprise, absence de démocratie…
Que doit-on comprendre par existence humaine ?
Un élément de définition du Larrousse de la Philosophie souligne qu'exister n'est pas simplement vivre ; c'est se constituer un soi unifié et réfléchi. Certains commentaires m'ont égalemnet orienté vers la lecture de Heidegger où j'ai retrouvé ce dépassement du vivre, en particulier dans ses thèmes du Dasein, de la quotidienneté et de la technique ... Sa pensée de la technique transposée à l'entreprise semble pouvoir être assez féconde. En effet, pour Heidegger, notre interprétation du monde est placé sous le signe du souci, la préoccupation utilitaire ; il condamne ainsi une vision moderne et élargie de la technique. Après ce billet, je m'attaquerai à la pensée de Heidegger.

Toujours dans son prologue, C. Arnsperger m'a interpellé par sa vision de l'économie comme régulateur de la double finitude de l'homme. En fait, l'auteur fait de la gestion de cette double finitude la finalité réelle de tout acte, ce qui peut paraître réducteur et peu fondé, mais laisse à penser ; à titre personnel, dans ma vie privé et dans mes actes de management au quotidien, je n'ai absolument pas l'impression de penser ma Mortalité ou mon Altérité ; à la rigueur, plus la finitude de l'Altérité que celle de la Mortalité. En l'état actuel de mes connaissances et de mes lectures, je ne vois pas comment approfonfir cette piste ; peut-être suis-je victime d'une très forte aliénation.
A titre d'exemple, pour C. Arnsperger, le système économique capitaliste est une manière particulière de répartir les finitudes entre les personnes. Il permet aux "gagnants" de se forger une infinitude illusoire (indépendance et immortalité imaginaires) aux dépens des "perdants".


Je laisse à votre jugement la vision développée par C. Arnsperger et vous souhaite une bonne soirée.

PS : dans son blog, Eric Dupin a consacré un article à cet ouvrage de C. Arnsperger ; il vaut le détour : Péché Capital
Publié dans : Détours - Voir les 0 commentaires - Ecrire un commentaire - Par La Chouette
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