Dimanche 30 avril 2006 7 30 /04 /2006 01:03
Mon blog est encore trop récent pour que vous ayez pu relever le fort attrait que j'ai pu développer pour la culture chinoise. Dans mon exploration de ce pays, j'y ai découvert un philosophe français François Jullien au programme très séduisant. Ce dernier part de notre fond philosophique grec et propose un détour par la Chine.

La fréquentation de son œuvre (que j'ai lue et relue), depuis plus de 10 ans, m'a aidé à renouer avec nos fondements philosophiques, à questionner notre manière de voir et de faire, et en particulier aujourd'hui à questionner le management. A ce titre, je salue son travail.

Dans celui-ci, j'ai particulièrement retenu (et l'ai déjà cité auprès de vous) son Traité de l'EfficacitéDu Temps ; ces ouvrages sont passionnants dans leur exposé d'une conception alternative du changement, du potentiel, du temps… J'aurais l'occasion de revenir dessus dans d'autres articles. et

Cependant, l'œuvre de François Jullien m'a toujours laissé sans réponse sur la question des fins. En effet, la pensée chinoise n'éprouverait pas le besoin de poser quoi que ce soit d'extérieur à la réalité dans laquelle l'homme évolue et agit. Elle concevrait cette réalité comme faite de tendances, de transformations et de retournements qui obéissent à une logique intérieure à cette réalité même. La tâche du Sage ou du Stratège serait de les percevoir et de les anticiper afin de s'y adapter, d'en tirer le meilleur parti possible, de saisir les occasions qui permettent d'obtenir, avec de petits moyens, de grands effets (le fameux 無為 wuwei "non agir" chinois). Dans ce monde ainsi conçu, nul besoin de buts en soi, de fins dernières, de valeurs absolues, de vérités a priori, d'idées pures, d'une théorie antérieure à la pratique – pas plus que de causes premières, de création, de Dieu créateur, de commencement absolu, etc.

Dans cette approche, je n'arrivais pas à concevoir que l'on puisse être au monde sans intention ; une telle position relevait pour moi de l'idéalité et contredisait d'autres propos de l'auteur.

J'ai, par ailleurs, régulièrement constaté des décalages entre son exposé de la Chine que je pouvais percevoir au travers de mes différents amis chinois. Je pris donc le parti de prendre son œuvre, non pas comme une présentation de la Chine, mais comme un travail philosophique sur les concepts ; à la manière de Deleuze, je décidais donc de considérer François Jullien, non pas comme un philosophe proposant des idées justes, mais comme quelqu'un proposant juste des idées ; il était un de mes "catalyseurs". Je pris donc le parti de patienter en attendant une "illumination" sur ce thème des fins.

Cette "illumination" est peut-être venue aujourd'hui mais pas sous la forme que j'attendais.

Un livre écrit par Jean-François Billeter (un autre sinologue) vient de paraître aux éditions Allia sous le titre : "Contre François Jullien". Fidèle à l'esprit de l'Agora et du débat d'idées, je l'ai acheté et lu avec grand intérêt, le tout aujourd'hui.

JF Billeter a souhaité apporter une contradiction à F. Jullien, au sommet de sa gloire ; pour votre information, cette gloire a porté dans le monde de l'entreprise puisqu'il anime et assure régulièrement des conférences.
La première partie de son livre m'a peu convaincu. Il met certes en avant des points justes, lesquels ne remettaient pas en cause ma manière de percevoir et d'exploiter l'œuvre de F. Jullien. Ce dernier présente en effet une pensée chinoise un peu trop uniforme avec peu de citations et sans aucune mise en perspective historique. JF Billeter lui reproche un recours au mythe d'une Chine philosophique et des abus de traduction. Je n'ai pas été sensible à ces arguments car ils relevaient plus pour moi d'un débat académique, typique des querelles sur la catégorisation rigide des discours et théories. François Jullien, lui-même, se considère plus comme un philosophe q'un sinologue : il se sert de la Chine comme d'une commodité théorique pour nous amener à considérer du dehors notre propre cadre de pensée, nous faire penser.

Néanmoins, JF Billeter apporte un éclairage intéressant sur le parti pris de F. Jullien de travailler les écarts/différences entre la pensée chinoise et la pensée occidentale ; il considère possible de postuler l'unité foncière de l'expérience humaine, et ainsi de changer la nature des analyses.

Par ailleurs, il accuse François Jullien de s'être appuyé sur des penseurs exégètes chinois sans jamais les citer, ce qui est grave sur le plan moral mais ne mérite pas de s'y attarder tant que l'accusé n'a pas apporté de réponse.

C'est en fait la deuxième partie du livre de JF Billeter qui m'a apporté un éclairage nouveau sur le thème des fins (dans le paragraphe suivant, je cite amplement les pages 61 à 63 de Billeter avec quelques ajustements minimes néanmoins).

Il reproche à F. Jullien de ne pas avoir vu dans quel monde et quel contexte historique s'inscrit cette pensée chinoise qu'il décrit : un monde dans lequel la question des fins ne peut être discutée, ni même posée, et dans lequel l'intelligence est, par conséquent condamnée à ne s'appliquer qu'aux moyens, aux méthodes, aux manœuvres et à l'art de s'adapter à ce qui est.

Pour JF Billeter, F. Jullien n'a pas vu (ou pas prêté attention) que la "pensée de l'immanence" est congénitalenent liée à l'ordre impérial, qui a créé un monde clos en résolvant autoritairement la question des fins. Parce qu'il était aveuglé sur ce point, François Jullien l'a idéalisée, a fait d'elle l'essence de la "pensée chinoise", puis cette "pensée chinoise" la contrepartie de la "pensée occidentale". Si la question des fins ne peut être posée dans un tel monde, c'est qu'il obéit tout entier à une finalité qui ne doit pas être remise en question : le pouvoir. Il lui obéit dans son ensemble et à travers le comportement de ses agents qui, pour agir, tantôt dominent, tantôt se soumettent.

L'argumentation de JF Billeter m'a particulièrement interpellé car, il est vrai, j'avais constaté dans la littérature "philosophique" chinoise la prégnance des thèmes sur le pouvoir et l'art de gouverner. En outre, la longue histoire de la Chine, à la continuité apparente incroyable, met essentiellement en avant son régime impérial ; de nombreux auteurs considèrent que les gouvernements actuels, dits communistes, s'inscrivent dans cette continuité.

Au-delà de cette explication intéressante sur l'absence de la question des fins dans la pensée chinoise, j'ai reçu dans cette livre un échos à l'objet de mon blog : redonner du sens en questionnant les concepts de l'entreprise et du management trop marqués, à mon sens, par le discours dominant du marché et de la croissance (comme je l'ai déjà écrit, je ne juge pas ces discours mais ma personnalité me conduit naturellement à les mettre en doute, peut-être pour mieux y adhérer ultérieurement…).

JF Billeter note qu'à force de faire l'éloge de cette pensée captive qui ne s'applique qu'aux moyens, aux méthodes et aux manœuvres, et qui est donc tant tout soucieuse d'efficacité, François Julien s'est peu à peu découvert des affinités avec les hommes d'affaires. Il s'est aperçu qu'il pouvait leur présenter une philosophie chinoise de l'efficacité qui leur révélait leur propre pensée et leur permettait d'en assumer toutes les conséquences. Il a développé ce thème dans La Propension des choses et dans son Traité de l'efficacité, et fête cette rencontre dans son livre le plus récent, la Conférence sur l'efficacité, un exposé qu'il a développé en diverses occasions "auprès de chefs d'entreprise et dans le milieu du management" (4ème de couverture). Selon Billeter, on voit apparaître dans cet opuscule pleinement la parenté entre la pensée chinoise de l'adaptation incessante aux situations et la pratique des chefs d'entreprise qui consiste à s'adapter continuellement aux transformations du marché. On voit qu'elle reposent l'une et l'autre sur l'acceptation d'un système donné et sur la finalité qui est inscrite en lui: la lutte pour le pouvoir d'un côté, la recherche du profit de l'autre. Elles ne posent jamais, ni la véritable question des fins, ni par conséquent les vraies questions morales. Elles ne connaissent de moralité que soumise au système.

Voilà, donc l'idée intéressante qui mérite d'être posée et questionnée : dans l'économie de marché, tout comme dans le régime impérial chinois, la question des fins est occultée (il serait intéressant d'en identifier le mécanisme) ; les acteurs du systèmes acceptent les finalités inscrites en lui (croissance, profit…) et centrent leur réflexion sur les moyens, les méthodes, les manœuvres et l'art de s'adapter à ce qui est.

 
Même si j'ai atteint ici le point de mon article de ce jour, je vous fait part de deux autres analyses intéressantes sur la Chine aujourd'hui.

JF Billeter partage avec F. Jullien l'idée que la Chine ne pourra pas se tenir toujours à l'écart de la pensée du sens ; le profit n'y suffira plus. C'est alors que l'Europe, par sa tradition philosophique, pourrait retrouver une certaine importance.

Il relève également un entretien récent de F. Jullien qui avance que la Chine en restant attachée à l'idée de régulation des processus ne connaît que l'harmonie. Or la régulation, l'harmonie sur le plan humain, ne signifient toujours, en définitive, que la soumission aux rapports de force. Ainsi la Chine a-t-elle pensé le pouvoir (ou la morale), mais pas le droit. Elle a pensé la machine à obéissance, mais pas la transcendance de la loi et de la justice.


Bonne soirée

La Chouette
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Commentaires

je note brièvement que pour répondre à ces quelques questions posés ici, il me semble que l'axcétisme des cyniques tels Diogène m'apparaît comme une tentative honnête de s'inscrire dans une finalité où la décroissance externe sert une croissance interne des valeurs de liberté, d'indépendance et d'autonomie de pensée. Il est efficace à ce titre d'apprendre à se passer de sa voiture par exemple et à marcher à pied ou rouler en vélo. cette efficacité sur plusieurs plans sert des fins de croissance interne à l'individu et de respect de l'environnement. Diogène est le modèle d'une pensée en acte qui se risque constamment à l'xpérimentation impliquée de l'acteur.
Commentaire n°1 posté par rémy baudouin le 21/07/2006 à 12h39
Cher Rémy,

Un petit détour par votre site et la description de votre démarche professionnelle (d’ailleurs, peut-être personnelle également) montrent certaines proximités dans nos approches :


  • « Croiser les approches et  les théories, les métisser comme dit Ardoino me semble une nécessité dans ma pratique. »

  • «Aucune théorie ne peut prétendre épuiser la complexité de la réalité humaine et encore moins prétendre réaliser l'unité de la vérité sur l'humain. »

  • « Il y a bien un impératif que je me donne, c'est que nous allons nous  efforcer de penser par nous même. »

  • « on ne pense jamais tout seul. »

  • « nos cadres de pensée rigidifiés »

  • « Faire émerger le questionnement et l'étonnement qui va nous remettre en marche. »


En tous cas, merci pour votre commentaire ; il m’a donné l’occasion de me pencher sur ce philosophe grec que je n’avais jamais pris le temps de découvrir ; au passage, pour mes lecteurs, voici quelques liens pour mieux connaître Diogène le cynique :




  • Diogène le cynique, Roger-Pol Droit , série "Seuls contre tous", Le Monde, 19/7/2006 (si l'article n'est plus disponible, faites le moi savoir, je le mettrai en ligne)


Outre cette posture philosophique intéressante, le cynisme semble impliquer le dénigrement, y compris par les actes, des conventions sociales, du « vivre ensemble » ; cette attitude vise-t-elle à rudoyer la société pour la secouer, la réveiller ou va-t-elle plus loin, comme j’ai pu le lire : aucun discours ne vaut, aucune étude ni savoir ; seules comptent la sagesse et la vertu, double finalité de la philosophie cynique. Une fois cette vertu atteinte, le philosophe peut se considérer comme libre, car vivant dans l'atuphia, l'« absence de vanité » ; est-ce le dénigrement de la civilisation ?

Rémy, si vous avez l’occasion de développer vos propos et enrichir ainsi le débat, ce sera avec plaisir…
Commentaire n°2 posté par La Chouette le 23/07/2006 à 20h50
Bonjour La Chouette,

Diogène fait partie de mon imaginaire, je retiens quelques principes du personnage qui est  très radical. Je ne me définis pas comme cynique, j\\\'essais de ne pas être "adepte" mais d\\\'éclairer ma lanterne grâce à quelques réflexions issues de sa pratique...
On dit que Diogène se serait un jour masturbé sur la place publique, il y adjoint un enseignement aux passants choqués qui le questionnent "je fais au grand jour ce que vous faites tous en vous cachant".
Le personnage m\\\'est très sympathique car il parvient à faire cohabiter ascétisme et libertinage. Il incarne aussi la résistance aux valeurs instituées comme évidentes.

Le tonneau, la lanterne, les mains jointes plutôt que le bol, le "ôtes toi de mon soleil", le poulpe, autant d\\\'images qui nous parlent, nous interpellent au delà des siècles et nous disent.....
pense par toi même, résiste à la bétise ambiante même quand elle se parre de la légitimité de la science.
il y a une parenté évidente à travaers l\\\'histoire chez ce type de penseurs-poètes- fous-engagés : Villon,  Brassens,  Abélard, Coluche, Bachelard,  Devos, Nasredine Oja...

Diogène n\\\'est pas un phare pour moi, plutôt une petite boussole intérieure.

Merci de me donner l\\\'occasion de m\\\'exprimer sur ces points grâce à votre blog.
Commentaire n°3 posté par rémy baudouin le 25/07/2006 à 08h30
Sur le site de Michel Volle, un article intéressant est paru le 5/11 sur l'ouvrage de Billeter et complètera le présent billet :
Contre François Jullien
Commentaire n°4 posté par La Chouette le 27/11/2006 à 22h11

Chère chouette


Ayant lu Francois Jullien mais pas "contre Francois Jullien", j'ai été intéressé par ton post.


Mais il y a quelque chose qui m'a intrigué dans ton billet. Tu sembles considérer nécessaire qu'il y ait des fins. Tu les cherches et ne les trouves pas, et cela semble t'ennuyer ?


Quand Billeter (un grand sinologue ; voir ses merveilleux "commentaires sur le zhuangzi") critique Francois Jullien en ce sens, tu sembles rassuré et tu en déduis une conclusion du type "la chine n'a pas encore pensé les fins, mais tant pis cela viendra". 


Comme tu le dis il faut regarder cela en rapport avec le pouvoir, un thème majeur dans la réflexion chinoise (regarde par exemple le rôle des taoistes à la cour, ou bien la réflexion des légistes (Vandermeersch) : cette réflexion me fait rejeter la phrase selon laquelle la chine  n'a pas pensé le droit). Le conservatisme impérial interdit d'une certaine manière la pensée politique, d'accord.


Mais ce lien au pouvoir n'est pas à mes yeux l'explication de la "case manquante" . Laisse moi retourner la situation s'il te plait , d'une manière qui me venait à l'esprit en te lisant, et que Remy Baudoin a apporté par sa référence à Diogène.


Pourquoi y aurait il des fins ? Devons nous nécessairement projeter par notre volonté des idées qui n'existent pas , même en germe?


Tu sais que je suis également mal à l'aise avec l'approche de Francois Jullien, mais cette discussion, là ou elle en est, ne m'a pas encore permis d'écarter sa vision d'un système chinois concentré sur les processus et les moyens. Les fins sont implicites et mouvantes ; elles ne sont pas figées ni dites sous forme d'idéal humain ; et l'on vit sans tension par rapport à ces fins.


J'aimerais tenter de passer au monde de l'entreprise en abordant ta question en bleu, mais qu'en penses tu ?


(PS : je viens de lire le commentaire de M Volle , auquel j'adhère, et qui me fait dire que mon commentaire ici n'apporte pas grand chose de plus ; -(

Commentaire n°5 posté par Florent le 03/12/2006 à 07h03
Florent,
J'ai un peu tardé à répondre pour deux raisons : 1) ta question m'a interpellé et nécessitait réflexion ; 2) ma réflexion a été interrompue par une maladie que mon adorable petite fille m'a redonnée ;-)

A ton interpellation "Tu sembles considérer nécessaire qu'il y ait des fins", je vais faire une première réponse :
Je ne considère pas les fins comme étant nécessaires, au sens d'un déterminisme rationnel, mais en tous cas, j'ai du mal à imaginer l'agir humain sans intention... sans fins. Peut-on agir sans intention ? sans fin ?

Les trois petits points que j'ai glissés dans ce paragraphe ont leur sens et, là, je dérive sur ma deuxième réponse.

Plusieurs termes existent pour nommer le résultat de ce trait proprement humain (?) qui est de se projeter au-delà du présent spatial et temporel : objectif, but, fin, intention, cible...

Mise à part, la notion d'"intention", le dictionnaire ne permet pas vraiment de différencier ces différents termes, chaque définition faisant appel à un ou plusieurs des autres termes à définir...

Dans la mesure où but et objectif n'ont pas des étymologies latines/grecs  avérées et anciennes et semblent plus venir d'un usage dérivé, on peut peut-être leur considérer une valeur concrète, matérialisé.
La notion de fin vient du latin finis, lequel signifie "limite" ; la fin est ce qui marque la limite terminale de quelque chose ; sans vouloir aller trop loin pour l'instant, l'utilisation de la notion de "fin" soulignerait le caractère fini de tout acte or y a-t-il une véritable fin aux effets d'un acte ?

Quant à la notion d'intention, son étymologie latine me plaît tout particulièrement : intentio, acte de tendre ; on retrouve l'idée de cette tension que j'ai déjà eu l'occasion d'évoquer.

Au final, tout cela pour dire que l'utilisation de ces notions n'est pas encore très clair.

A la fin de ton commentaire, tu écrits "Les fins sont implicites et mouvantes ; elles ne sont pas figées ni dites sous forme d'idéal humain ; et l'on vit sans tension par rapport à ces fins." ; est-ce que le fait d'expliciter ou non une fin change quelque chose à sa nature ; si elle est mouvante, est-ce encore une fin ? N'y a-t-il pas un travail de conceptualisation à réaliser ici ? Par exemple,
si la fin est cette tension ultime non précisée dans sa date, son lieu qui nécessite de passer par des objectifs intermédiaires factuels, ne peut-on pas reformuler ta remarque en : la fin ne change pas mais les objectifs intermédiaires changent autant de fois que nécessaire.
Néanmoins, même si l'on retient cette deuxième approche, vivre sans tension par rapport à ces fins me laisse encore perplexe : avoir une fin veut signifie "se focaliser sur" et par voie de fait "se fermer à"...

J'espère qu'en relisant ma réponse à ton commentaire, je ne constaterai pas avec grand désespoir les effets de ma maladie mais je me note pour un prochain post une réflexion sur les concepts de fin, objectifs...

A bientôt


PS : pour la question en bleu, je suis tout à fait prêt à en discuter, plus que d'une affirmation, il s'agit d'une question.
Réponse de La Chouette le 10/12/2006 à 14h55
Pour compléter cette échange avec Florent, voici un commentaire que je laissais il y a presque 2 mois sur le blog de Pierre Fayard :


J'ai découvert votre site depuis peu et le suit maintenant régulièrement ; en effet, je fais moi-même certains "détours" par l'extrême-orient pour porter un regard différent sur les pratiques de management en entreprise. J'ai consacré du temps à l'apprentissage de la langue chinoise et à la fréquentation des penseurs chinois avec pour objectif de pénétrer cette autre manière de considérer le monde.





J'ai bien entendu lu plusieurs livres de François Jullien. Je vous solliciterais aujourd'hui pour votre point de vue.
La perception du 幾 ji (ce point départ de la transformation) requière selon FJ la disponibilité du stratège ou du sage. De l'autre côté, le discours managérial (et même au-delà) met en avant la fixation d'objectifs, de stratégies, ce qui, dans ma compréhension, ce qui limite d'autant la disponibilité que l'on cherche à tenir la ligne des objectifs fixés.
Est-ce que la notion d'objectifs est absente du vocable du stratège chinois ; je pense que non : qu'est-ce qui amenait les "grands" stratèges chinois à entrer en guerre contre leurs voisins, si ce n'est en se donnant des objectifs...
Il y a donc, chez le stratège chinois, une intention... Viser quelque chose, n'est-ce pas être moins disponible... Peut-on gérer/manager sans objectifs... ou avec une autre forme d'intentionalité ?
Si mon propos à cette heure tardive de la nuit n'est pas suffisamment clair, n'hésitez pas à me le signaler, j'essaierai de reformuler.





Retrouver ce commentaire sur le blog de P. Fayard

Et voici la réponse de P. Fayard sous la forme d'un billet :

La perception comme point de départ, certainement. Peut-être pourrait-on aussi mentionner la participation, voire l'appartenance. Votre remarque met le doigt sur un aspect essentiel.

Je vous répondrai en mentionnant une autre culture de la stratégie, la japonaise, dont la référence centrale me parait être celle du duel, ou plus largement de la présence totale dans l'environnement. Dans ce contexte, les objectifs ne seraient pas le fait des acteurs eux-mêmes (samourai ou stratège) mais résulteraient des possibilités et des tendances sises dans l'environnement, ce qui renvoie à l'idée de potentiel. Tout l'art du stratège reviendrait à sentir, saisir ces tendances pour "coïncider avec" comme dit François Jullien, et parce qu'elle ne sont qu'à l'état de naissance (voir "Travailler dans la montagne" dans ce blog), il devient possible de les orienter avec intelligence et savoir-faire...

Un maître de kyudo japonais disait que ce n'était pas lui qui lachait la flèche car quelque chose tirait à travers lui. L'environnement ainsi "se manifestait" parce que l'archer s'est mis en situation de parfaite concordance avec lui. On retrouve cela dans les "communautés stratégiques de connaissance" présentées dans "Le réveil du samouraï" (voir ce blog).

Le sujet que vous soulevez est absolument central pour la compréhension et l'usage des lignes de force des cultures stratégiques chinoise et japonaise. Affaire à suivre... !


Retrouver ce billet

La réponse de Pierre me laisse encore sur ma fin... je prends le temps de reformuler mon interrogation.
Commentaire n°6 posté par La Chouette le 10/12/2006 à 15h23

" l\\\'utilisation de la notion de "fin" soulignerait le caractère fini de tout acte or y a-t-il une véritable fin aux effets d\\\'un acte ?"


cette phrase est très intéressante ; merci la chouette ;


la Chine, par l\\\'image des processus de transformation sans fin, et l\\\'Inde, par celle la roue du karma, remettent en cause cette phrase pourtant très fondatrice pour nous occidentaux (comme dans l\\\'expression "parvenir à ses fins")


Je te livre deux questions si tu projettes de nous éclairer par un billet sur les objectifs:


- les fins sont elles intérieures ou extérieures à l\\\'homme ?


- les fins peuvent elles être dites ?


(et une question subsidiaire : la mort affecte t elle cette notion de tension que tu évoques à propos des fins ou intentions?)

Commentaire n°7 posté par Florent le 11/12/2006 à 00h12
Florent, je ne t'avais pas encore remercié de ce commentaire et de ton questionnement. Je n'ai pas oublié ces deux questions et je ne manquerai pas d'essayer d'y répondre du moins d'en donner ma vision.
En ce moment, j'ai un peu de mal à trouver du temps avec la naissance de mon deuxième. Il y a néanmoins une question sur laquelle je travaille : "Les valeurs s'inventent-elles ?".
Réponse de La Chouette le 11/02/2007 à 09h43
François Jullien vient de publier un nouvel ouvrage "Chemin faisant - Connaître la Chine, relancer la philosophie. Réponse à ***"

Ci-dessous, le résumé de evene.fr

Par un 'Contre François Jullien', un sinologue (Jean-François Billeter) a cherché à se faire un nom sur le nom d'un autre. Il n'y a là, dans cette petite intrigue, rien de bien intéressant. Mais François Jullien se doit de rectifier des erreurs sinologiques majeures et prend prétexte de cette critique pour proposer un discours de sa méthode, en tant que sinologues et philosophe. Car il y va, au-delà de cette escarmouche, d'une question majeure pour notre temps : y a-t-il encore la place aujourd'hui pour une entreprise intellectuelle un peu audacieuse ? D'où vient cette peur du théorique née en réaction à l'inventivité des années 1980 ? Et comment résister à cette pensée faible ?
Commentaire n°8 posté par Damien le 11/02/2007 à 09h51
Votre critique de la régulation interprétée par François Jullien rejoins celle que je m'étais faite, à peu près en même temps que vous, en 2006. Je voudrais juste nuancer votre propos : je ne crois pas que l'immanence et la régulation " à la chinoise" impliquent nécessairement une soumission aux rapports de force. Le problème c'est l'utilisation idéologique et réductrice de cette notion par Jullien et autres vulgarisateurs en mal de marché chinois ou de légitimation d'un régime autoritaire. Très contestable est en effet est l'idée que l'adaptation ne doive s'appliquer qu'à un ordre économique existant, donné, en tant que modèle de développement, pour seul valable et viable. Le stratège, le sage, en Chine, est celui qui est capable de détecter les infimes changements à l'oeuvre dans le réel, pour ensuite se laisser porter par les tendances, et finalement aboutir au succès. Or, si on lit Jullien (mais aussi André Chieng auteur d'un ouvrage qui a appliqué au monde des affaires chinois les analyses de Jullien, lequel Chieng a d'ailleurs récemment accompagné Sarkozy lors de son voyage d'état en Chine pour s'y faire notamment le défenseur zélé du régime chinois) il semble que les infimes changements en question doivent toujours être ceux liés au processus de la mondialisation avec ses caractéristiques principales, décrétées elles intangibles -- et non pas la réalité économique en tant que telle (avec tout ce qu'elle recèle de contradictions, de conflits, d'interprétations diverses) --, alors que ceux-ci pourraient tout aussi bien être porteurs d'un autre type de situation économique, de société, par exemple une économie plus humaniste, qui n'est précisément pas celle en vigueur en Chine, ni vraiment ici d'ailleurs. C'est donc au départ le choix du domaine porteur qui fait problème. Pourtant, la réalité, comme je ne cesse de le répéter, à une dimension huamaine, elle n'obéit pas aux simples lois de la physiques et de la biologie, voire de la psychologie comportementale ou même des profondeurs, ceci dès lors que sont impliqués des humains. Une grande part de la réalité que nous connaissons est construite, et c'est bien pourquoi il s'agit de monde, sous entendu, monde habité, et non pas simplement de cosmos, au sens antique. Or, en évacuant la possibilité qu'il y ait plusieurs saisies possibles du réel on fait de ce réel une immanence purement extérieure dans laquelle l'ordre humain se confonds avec l'ordre naturel autorégulé, alors que selon la conception même de la pensée chinoise la plus traditionnelle, que l'on retrouve au plus haut point dans le confucianisme, l'homme est à la jonction du Ciel et de la Terre. L'immanence concerne donc tout autant l'ordre proprement naturel que le monde humain, et a fortiori l'interaction entre humain et naturel. La pensée chinoise, comme y insiste d'ailleurs Jullien, est bien une pensée de l'immanence. Le tout est maintenant de savoir de quelle immanence on parle. L'idéologie commence lorsque l'on veut faire passer l'immanence propre à un système économique contingent, car résultat de décisions politiques, pour la seule réalité de l'économie. En l'occurence il s'agit de l'économie libérale autorégulée selon la conception smithienne de la "main invisible". En outre, il se trouve que les penseurs chinois ont beaucoup pensé la régulation et que donc il semblerait que la régulation à la chinoise, avec tout ce qu'elle implique d'adaptation, en tant que l'on adhère à certain domaine porteur, est une pensée qui offre de grands similitudes avec celle de la main invisible. Mais, et Jullien lui-même le sait très bien, les penseurs chinois eux-mêmes ont appréhendé l'immanence de façon diverse et parfois de telle façon qu'elle les opposait à leurs précurseurs ou contemporains, si bien que l'histoire de la pensée chinoise est principalement une vaste controverse sur la façon dont il convient d'envisager l'immanence, d'en tracer les contours, les buts, les possibilités. A ce titre beaucoup de la pensée chinoise s'est exprimée dans les histoires et commentaires afférant à l'Histoire chinoise rédigés par les lettrés et érudits chinois et ce depuis l'antiquité. En Chine philosophie et histoire font partie d'un même continum, de même que philosophie politique et morale n'y font qu'un, du moins pour les confucéns, le courant majeur de cette "pensée chinoise". Leur conception de l'histoire est certes toute empreinte de l'idée de régulation, mais cette régulation est précisément le socle à partir duquel ils émettaient des jugements moraux eu égard à la conduite de tel ou tel empereur ou au caractère décadent de telle ou telle dynastie, ce qui les amenaient souvent à en contester la légitimité. La régulation n'implique donc pas la perpétuation du même indéfiniment. Il est vrai, le système impérial a tout fait pour identifier régulation et maintien de son ordre absolutiste. Ce qui a fini par faire penser à certains commentateurs -- par exemple du genre Alain Peyreffitte -- que l'ordre politque chinois ne souffre pas, par principe, la contestation. Or, rien de plus faux, le pouvoir impérial se conçoit comme mandat du Ciel, mandat qui en certaines circonstances peut être retiré à l'empereur, et rompre ainsi l'ordre dynastique. Cela s'est produit de nombreuses fois dans l'Histoire chinoise. C'est donc que l'immanence ne s'impose pas naturellement et de toute éternité. Si manifestement l'harmonie céleste n'est plus assurée, l'empereur, qui en est le pivot, qui a seulement reçu un mandat du ciel tianming 天命 , peut être destitué à la faveur d'une révolte, d'un coup d'Etat et toutes autres manières d'en finir avec le pouvoir en place. Evidemment Jullien ne nierait pas cet aspect de l'histoire et de la chinoises, trop connu des sinologques et même au delà d'un public cultivé, mais, en insistant exagérément sur le caractère adaptatif dans ses explicitations de la pensée chinoise, il perd de vue, les différents possibles à l'oeuvre dans le réel. Il ne s'attache qu'à la la logique du vainqueur en somme ou, pour l'heure, du dominant. Ainsi donc l'ordre régulateur n'est pas conçu dans la pensée chinoise la plus orthodoxe comme un ordre dynamique dont il s'agirait de toujours suivre la tendance puisque justement la tendance générale peut être rompue, pour laisser la place à un autre ordre. C'est donc qu'il y a bien l'idée en Chine qu'à un certain moment historique ou simplement d'un point de vue individuel, où il n'y a plus adaptation requise par soi -- l'individualisme autonome a été pensé en chine -- à l'ordre existant, mais bien la visée d'un autre ordre, encore en gestation, parfois à peine perceptible, mais néanmoins jugé porteur par certains hommes, parfois minoritaires au début, mais qui pourront devenir majoritaires. Comme l'ont souligné de nombreux sinologues il est indéniable que la saisie de l'ordre légitime se justifie après coup par la vitoire, le succès obtenu, souvent par la force. C'est le succès du général rebelle, d'une révolte populaire, que sais-je, qui rétroactivement justifient la nécessité du nouvel ordre. Cela exclue évidemment l'option démocratique, du moins dans la Chine impériale. Mais, précisément la Chine n'est plus impériale, ne se définit plus ainsi. D'autres façons de comprendre et envisager la légitimité du pouvoir se sont fait jour en Chine. Raison de plus pour avancer l'idée que la régulation à la chinoise supporte très bien l'idée de plusieurs mondes possibles, systèmes possibles, du moins potentiellement, même si, jusqu'ici, du point de vue politique, la Chine a gardé beaucoup des réflexes, des comportements de la Chine impériale. Le plus navrant est que beaucoup de conservateurs ici en France, en Europe, voudraient que la Chine reste éternellement sur son schéma impérial. Comme si la pensée chinoise, la société, l'économie chinoise ne pouvaient évoluer, et ce en interprétant, enrichissant, empruntant certaines des notions chinoises les plus anciennes, pour évidemment rejeter ce qu'elles comportaient d'implications et d'effets susceptibles d'apporter de l'eau au moulin de la tyrannie et de l'autoritarisme.
Commentaire n°9 posté par Pierre-Yves Dambrine le 28/02/2008 à 22h41

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