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Mardi 25 avril 2006 2 25 /04 /Avr /2006 02:00

Dans mon précédent billet, j'initiais une réflexion sur les paradoxes, les contradictions, ces objets que l'entreprise fuit mais qui peuvent pourtant constituer des leviers... J’abordais la particularité des couples ago-antagonistes où leur conflictualité a des effets positifs et non destructifs ; cette conflictualité permet de viser un effet donné. J’évoquai également les difficultés de l'épistémè dominante à prendre en compte simultanément (ou du moins alternativement) les deux pôles de certains couples ago-antagonistes, un couple particulier d’opposés. Je souhaite ici montrer que l’on retrouve cette conception issue de la biologie chez les penseurs chinois et quelques philosophes occidentaux.

François Jullien (dans L'ombre au tableau-Du mal ou du négatif, Paris, Ed. du Seuil, Paris, 2004, 187 p.) ainsi que Philippe Nemo (dans Qu'est-ce que l'Occident, Paris, 2004, 158 p. ; excellent ouvrage dans ses 4-5 premiers chapitres pour sa prise de recul historique , les chapitres suivants sont plus politiques, en tous cas je n'y adhère pas) présente l'homme de culture occidentale comme un sujet agissant qui doit gagner son salut en choisissant par ses actes entre deux pôles en conflit, le bien et mal qui lui sont donnés et surtout qui sont stables ; par cette notion de stabilité, F. Jullien entend la catégorisation que l'on opère systématiquement pour y enfermer chaque objet, en général, de manière définitive. Pour P. Nemo, l'apparition de la culture du progrès en Occident est fortement corrélée à la recherche du Salut biblique et l'éradication complète du mal. F. Jullien montre que le chemin de la Chine est tout autre ; elle cesse de donner au mal comme au bien une existence propre mais elle insiste sur leurs aspects complémentaires, intriqués, où l'un n'existe pas sans l'autre. C'est ce jeu de ce positif et de ce négatif qui met en mouvement le monde. Seul peut être qualifié de mal le négatif qui ne contribue pas à ce mouvement ou qui même le fige, le paralyse ou l'enferme dans une voie unique. Un excès de vertu peut être aussi pernicieux qu'un excès de vice. Dans son livre La pratique de la Chine (Paris, 2006, Ed. Grassets, 288 p.), André Chieng souligne le propos de F. Jullien par son expérience de la Chine et reprend l’idée que l'Occident pense les choses statiquement alors que la Chine les pense dynamiquement. Il reprend l’exemple de l'approche asiatique du contrat : "Nous vivons dans un monde où tout change tous les jours. Pourquoi voulez-vous que le contrat soit la seule chose qui ne change pas ?". Lorsque ces différents auteurs parlent de la pensée dynamique de la Chine, ils entendent l’importance de la conception du changement ; pour résumer l’idée (sur laquelle je reviendrai), les Chinois ont développé une pensée du changement, du devenir ; l’Occident, en dehors de quelques penseurs comme Héraclite ou Leibniz, n’ont fait que l’effleurer ; le monde est plus considéré dans une vision figée, comme un étant que l’on peut caractériser, décrire de manière absolue ; le changement n’est décrit que par une variation entre deux moments, entre deux étants.Ainsi, le monde est perçu dans la pensée chinoise comme un processus de changement où les contraires ne s’excluent pas ; ils coexistent en permanence dans tout processus et se complètent. Le négatif crée une tension qui permet le processus, la coexistence des contraires, leur corrélation, est inhérente au fonctionnement du monde. Ces différents aspects se retrouvent dans la langue chinoise même : ainsi, il existe une particule grammaticale indiquant le changement : le ; certains concepts occidentaux trouvent leur équivalent dans l’association au sein du même « mot » des deux contraires : une chose =東西 (est-ouest ; l’idée de tension) ; 高矮 (haut-bas = la taille)…

Il est pour moi intéressant de constater les parallèles qui existent entre la pensée chinoise, la notion biologique des couples ago-antagonistes, la philosophie de Hegel et du Aufhebung, voire même celle d’Héraclite. Ces différentes approches vont à l’encontre du fondement de la logique aristotélicienne : « On l'a pas le droit d'affirmer une chose et son contraire ». En Occident, la contradiction est un vice dans un raisonnement qui en détruit la validité.

Par ailleurs, je pense qu'il est important de garder à l'esprit que la vision chinoise repose sur une approche contextuelle ; en effet, souvent si vous posez une question fermée (oui-non) à un Chinois, il vous répondra : cela dépend du contexte. Dans ce point de vue, la notion de l'être n'existe pas vraiment (le verbe "être" n'est pas vraiment utilisé dans la langue chinoise) ; un objet/individu sera considéré dans sa relation à son environnement, dans une approche systémique ; dans cette logique, il n'est donc plus impossible de tenir deux affirmations contradictoires pour un même objet/individu.

Mais, j’arrêterai ici ma description de la conception chinoise ; mon objectif n’est pas d’en établir la validité.

Par rapport à ma réflexion sur l’entreprise et le management occidentaux, je retiendrai les deux pistes suivantes :

- Le manager vise à désamorcer, voir éradiquer, le négatif plutôt que de le rendre productif (tout doit aller vite, la lenteur est une faiblesse) ; le négatif (une crise par exemple) est souvent perçu comme un échec, une fatalité plutôt que comme un étape, transitoire voire nécessaire… en outre

- Les objets du manager sont souvent considérés indépendamment des circonstances et du contexte; leur évaluation est radicale et définitive.

Au prochain billet !

La Chouette

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"Tout le monde se plaint de sa mémoire mais personne ne se plaint de son jugement"
La Rochefoucault
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