Lundi 17 avril 2006
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En préambule à ma démarche, j'ai entamé la lecture du livre de Pierre Sansot, Du bon usage de la lenteur. En effet, le titre de son ouvrage
réfère à une vision complètement étrangère au monde de l'entreprise : il n'appelle pas à une lenteur systématique mais à une lenteur choisie et nécessaire
; l'absence de ce vocable dans l'entreprise va-t-elle de paire avec l'absence de la lenteur et est-il significatif d'une faiblesse ?
Dans un monde où l'agir apparaît comme une valeur supérieure exaltée (comme si faute d'agir, un individu s'exténuait et disparaissait), la lenteur
est réléguée, décriée... dans ce monde où la métaphore darwinienne est régulièrement invoquée, la lenteur apparaît comme le symptôme de l'être mourant.
Mais là où la recherche de l'action se confond avec agitation, gesticulation, aveuglement voire avec déraison, la lenteur ne serait-elle pas une vertu. Peut-être ne faut-il pas parler de lenteur
mais de maîtrise du rythme.
En suivant le chemin ouvert par Pierre Sansot, je ferai quelques détours ou haltes par la pensée chinoise et son célèbre wuwei (non agir), trop souvent compris à tort comme une passivité ; chez
Sansot, je retrouve un écho de cette pensée chinoise décrite par François Jullien : y aurait-il une nouvelle voie pour l'entreprise, une voie de profit ?
Le dictionnaire donne les éléments de définition suivants pour le terme LENTEUR (http://atilf.atilf.fr/) :
A1. Manque de rapidité d'une personne, d'un animal à effectuer une action, un mouvement Lenteur de l'escargot À la lenteur de ses mouvements, il était clair que l'homme était blessé (MALRAUX,
Espoir, 1937, p. 478).
A2. Manque de rapidité à réagir, de vivacité intellectuelle Il arrive enfin que la lenteur exprime, notamment aux approches de la puberté, un refus d'avancer dans la vie, d'accepter la maturation
et l'avenir (MOUNIER, Traité caract, 1946, p. 284). J'ai fait en mathématiques mes preuves de stupidité, ou du moins de lenteur d'esprit (MICHELET, Journal, 1820, p. 104) :
P. anal [À propos d'institutions sociales, humaines] Lenteur de la justice, de la machine administrative, de la procédure
B1. [À propos d'un processus] Manque de rapidité à se manifester Lenteur d'une action, d'un progrès; lenteur d'une drogue Nous sommes (...) peu frappés des changements et des altérations qui
s'opèrent avec lenteur, soit en nous, soit dans les êtres avec qui nous cheminons (MAINE DE BIRAN, Influence habit, 1803, p. 94) :
B2. Littér [À propos du temps, d'une unité ou d'une période de temps] Qui est peu rapide dans le temps ou perçu comme tel.
C. P. méton, au plur
C1. Actes, mouvements qui manquent de rapidité
C2. Au fig. Retards apportés à faire quelque chose
Synon tergiversations, hésitations Les lenteurs de la Justice
Dans toutes les facettes de cette définition ressort la connotation négative du terme, sauf peut-être lorsqu'il s'agit de qualifier un processus
aussi factuellement que possible ; par exemple, le vieillissement de l'homme est un processus lent
L'analyse étymologique donne au terme une autre dimension, une dimension perdue
Dérivé du latin lentor qui signifie " flexibilité, souplesse; viscosité ".
Dans l’idée de mon approche, je retiendrai plus particulièrement ici les sens, perdus aujourd’hui, de flexibilité et de souplesse, qualités perçus plus positivement par notre société
contemporaine
La lenteur permet une meilleure disponibilité aux événements à condition, bien-sûr, d'être ouvert à son environnement ; pour Sansot, elle donne une
capacité à accueillir l'événement.
Cette capacité à accueillir l’événement est une qualité du sage ou du stratège chinois, selon François Jullien.
Cet auteur, en particulier au travers de son Traité de l’efficacité, m'a ouvert le chemin de la pensée chinoise ; néanmoins, je n'ai toujours pas réussi à aller au bout de ce cheminement ; pour
cela, il est nécessaire de réaliser une rupture avec son propre fond culturel.
Toutefois, son approche reste un détour (tel que lui-même aime à la qualifier) qui permet, entre autres, de mettre en exergue la prégnance dans nos modes d’actions et décision au quotidien de la
conception grecque du schéma : Délibération sur les moyens - Fixation d’objectifs - Action volontariste pour atteindre l’objectif.
La lecture par François Jullien des auteurs chinois classiques montre une toute approche : disponibilité et détection des facteurs porteurs sur lesquels le Stratège ou le Sage s’appuient pour
obtenir l’effet ; cette disponibilité n’est possible que si le stratège ne se fixe pas des objectifs figés (on se posera la question plus tard de l’intentionnalité dans cette attitude), se donne
la possibilité d’attendre le moment opportun ; ici, il importe peu que l’effet soit obtenu par une démarche visible, voire héroïque : au contraire, l’action invisible avec le moins de moyens
possibles serait privilégiée.
Ces quelques éléments soulignent déjà quelques traits forts de l’action managériale occidentale, en particulier dans notre siècle de communication :
-Le manager fixe des objectifs et sa performance est d’autant plus valorisée qu’il atteint ses objectifs selon l’échéance prévue ;
-Le manager est responsable de l’atteinte ou non des objectifs ; cette vision prométhéenne exclut quasiment toute prise en compte des circonstances, de l’environnement.
-L’inaction, donc l’attente, ne sont pas valorisées, voire considérées comme une faiblesse,une frilosité.
-L’action du manager doit être visible afin de pouvoir communiquer dessus.
Le manager est plongé dans le monde de l’agir (qui selon moi confine souvent à l’agitation plus qu’à l’agir efficace) ; il ne prend pas le temps de la
réflexion. L’attente est acceptée mais elle doit être courte.
Comme je l’ai déjà souligné, je cherche à explorer, à questionner l’entreprise et le management dans ses articulations les plus profondes. Elle ne constitue en rien un rejet ; je continue
néanmoins à penser que le long terme n’est pas suffisamment pris en compte, que l’action confine à l’agitation, la précipitation et donc à l’action inefficace qui doit donc donner lieu à des
investissements supplémentaires.
Dans mes prochains billets, je vais continuer à explorer ce thème de la lenteur.
La Chouette
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