Vendredi 30 octobre 2009 5 30 /10 /2009 21:58
L'enjeux de la série TV "24 heures chrono" pourrait se résumer en une phrase : 24 heures pour déjouer une attaque terroriste. Cette phrase donne à elle seule tout le contexte des dilemmes éthiques auxquels Jack Bauer, le héros, va être confronté : l'urgence, une menace visant un grand nombre de personnes et une question (la fin justifiera-t-elle les moyens ?).
 
Ainsi, se trouvent posés tous les ingrédients de l'approche conséquentialiste de l'éthique (voir mon article "est-ce facile de prendre une décision éthique?"). En effet, J. Bauer n'hésite pas à torturer ou tuer pour éliminer la menace, et sauver ainsi le plus grand nombre.
"I know it's truly awful, but if it stops these attacks, it's for the greater good".
Dans son livre "Philosophie en séries", Thibaut de Saint Maurice décortique les grandes séries du moment sous un angle philosophique.
Concernant 24 heures chrono, il souligne la dimension d'homme de devoir de Bauer  : il n'abandonne pas sa mission en cours de route. Il ne s'agit pas d'un devoir au sens de Kant,  respecter les impératifs, mais d'un devoir de nature utilitariste (maximisation du bonheur du plus grand nombre, JS Mill).
Si vous approuvez J Bauer dans ses décisions, vous pouvez vous considérer comme utilitariste.
Michela Marzano dans son livre, Visages de la peur (pp106-108), rappelle que certains auteurs, par une approche utilitariste, arrivent à légitimer la torture face à une grande menace. Mais, comme elle le souligne, comment identifie-t-on le terroriste tant qu'il n'a pas commis son acte (faut-il arrêter toutes les personnes mal rasées ? toutes les personnes ayant tapé le mot "bombe" sur internet ?) ; on entre ici dans l'ordre de la supposition et la pente peut être glissante, pour finir dans une menace de la liberté individuelle et plus largement des droits de l'Homme plus généralement. Dans l'approche utilitariste, le curseur peut être très difficile à positionner ; à partir de quel niveau, y a-t-il une menace sérieuse des libertés ?
Dans tous les cas, 24 heures chronos n'hésite pas à s'engouffrer dans l'utilitarisme et prend position.
Il reste néanmoins difficile de porter un jugement et surtout de le justifier rationnellement ensuite.
Un autre exemple de M. Marzano illustre cette difficulté :
"Pourquoi accepterait-on de torturer un terroriste pour éviter un attentat et refuserait-on d'amputer (ou de tuer) un condamné à mort (un malade en fin de vie, une personne tirée au sort...) pour distribuer ses organes à plusieurs malades qui en aurait besoin pour rester en vie. A partir du moment où l'on considère que c'est l'addition des peines et des plaisirs, comme le disait J. Bentham, qui permet de dire si une action est bonne ou mauvaise, ne peut-on tout justifier au nom du bien du plus grand nombre ? "

(Bentham relève de l'approche conséquentialiste, et plus spécifiquement utilitariste).
 
Qu'en pensez-vous ? Ces questions et considérations dérangent ; de plus, elles ne pointent pas de solution évidente, ce qui peut être encore plus désagréable.
Certes, on ne rencontre pas de dilemmes aussi extrêmes en entreprise (en tous cas, pas souvent), mais on voit ici qu'une réflexion approfondie en amont peut faciliter grandement la prise de décision.
En effet, les dilemmes éthiques présentés dans 24 heures chrono montrent la nécessité d'une réflexion en amont, d'une préparation. Certains pourraient opposer qu'ils n'ont pas vu Jack Bauer plongé dans de grandes réflexions et qu'il est plutôt du genre à faire appel à son instinct, seul moyen pour faire face à des situations d'urgence. Certes, ils auront raisn mais en partie. En effet, on ne voit jamais J Bauer en amont de ses journées chargées et, surtout, on ne le voit jamais vraiment dans l'après-crise, dans une situation où il doit
répondre de ses actes et décisions devant les autres, se poser comme un individu responsable ? Répondre d'une action, ce n'est pas seulement la décrire, c'est également l'expliquer. Il faut donc s'y préparer et, ce, avant le moment de la décision. C'est aussi ce qui permettra d'alimenter l'instinct, sauf à considérer qu'il relève d'une illumination métaphysique.
A mon sens, cette réflexion critique est l'essence de l'éthique ; elle n'est pas une science dans la mesure où elle ne donnera pas une position indiscutable. L'éthique fournit des outils et des angles d'approche pour analyser une situation et prendre une décision en conscience ; elle est le propre d'un individu responsable.
Des films et des séries TV peuvent être autant d'occasions de fournir des cas fictifs de dilemmes pouvant servir de base à une réflexion éthique.
Voir les 1 commentaires - Par Damien - Ecrire un commentaire - Partager     - Publié dans : ÉTHIQUE
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