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Management et Philosophie
Un voyage pour nourrir la pensée et penser l'action du management, dépayser ses lieux communs.
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Vendredi 1 août 2008
Dans la suite de mon précédent article "Que peut apporter la philosophie à l'entreprise : premiers constats", je vous ferai part dans les semaines à venir de différentes réflexions complémentaires. Aujourd’hui, j’ai lu un développement intéressant (datant de 2003) du Parlement de la Communauté française de Belgique sur l’introduction de davantage de philosophie à l’école.
Certes, si l’école a peu à voir avec l’entreprise, il n’en reste pas moins que les questions en amont sont identiques (en remplaçant école/élèves par entreprises/salariés, les questions restent valables) :
  • Qu'entend-on par « démarche philosophique » ?
  • Quels sont les arguments « de principe » utilisés pour justifier ou non l'introduction de cette démarche philosophique à l'école ?
  • Quelles sont les propositions pédagogiques avancées pour implanter une démarche philosophique dans la formation des élèves ?
  • Quels dispositifs didactiques imagine-t-on pour organiser la démarche philosophique ?
Il est aussi de voir que les réponses à ces questions ne font pas l’objet d’un consensus et sont très discutées.

Vous trouverez ci-dessous quelques extraits du rapport final lesquels éclairent de manière intéressante les préoccupations de l’Agora du Management.

Sur la nature de la démarche philosophique, le rapport s'appuie sur la vision de Michel Tozzi:
Philosopher, c'est réfléchir sur son rapport au monde, à autrui, à soi-même, habiter intellectuellement les questions essentielles. C'est indissolublement, apprendre à :
  • Conceptualiser des notions
  • Problématiser des affirmations (ce que je pense est-il bien vrai ?) et formuler des interrogations pertinentes (peut-on dire que l'homme reste un animal ?)
  • Argumenter, se donner des raisons convaincantes de douter ou d'affirmer.
[…] Au regard de cette définition, plusieurs questions restent en suspens : qu'entend-on par conceptualiser des notions, problématiser des affirmations et argumenter ? En effet, comme le souligne Bernard Rey, ces trois objectifs-noyaux ne sont en rien spécifiques à la philosophie, mais encadrent la démarche de bien des disciplines scientifiques (Rey, 2001 :15).
Pour Tozzi, la conceptualisation est l'approche par laquelle on cherche à définir philosophiquement une idée ; la problématisation, l'activité intellectuelle par laquelle on met en question une certitude pour déboucher sur la formulation adéquate d'un problème essentiel et l'argumentation philosophique, la production d'une conviction à visée universelle et à prétention légitime, parce que fondée en raison. […] on ne peut isoler dans le mouvement d'une pensée chaque processus des deux autres, car il y a une unité profonde de l'acte réflexif. […] C'est la mise à jour argumentée des présupposés quotidiens, qui montre que cette définition fait question, pose un problème et doit être approfondie.[…]

D'autres auteurs définissent la philosophie au travers de son objet d'étude :
Elle est alors une démarche de questionnement, d'interrogation définie, délimitée par l'objet qu'elle interroge : […]
  • La philosophie s'interroge sur la possibilité de la connaissance en tant que telle, sur les présupposés et les limites de cette possible connaissance.
  • La philosophie s'interroge sur ce qui devrait être.
  • L'humanité, considérée comme condition et fondement de tout le reste. Chaque chose dans le monde réel est mise en relation, d'une manière ou d'une autre, avec l'homme. Cette relation est prise en compte tant par les sciences de la nature que par les sciences morales. C'est cette relation, et donc l'homme lui-même, que la philosophie a pour objet.
  • La philosophie s'interroge sur la structure du langage des autres sciences. L'auteur définit un savoir par son objet » (cité par Dortu, 2001 :51-52).[…]

A la question, pourquoi introduire davantage de philosophie, l’essentiel de la réponse est concentré dans cet extrait :
Ce qui apparaît quand on se plonge dans ce débat, c'est le consensus très large, voire la quasi-unanimité, autour du constat suivant : les transformations de la société contemporaine rendent plus urgente la nécessité de confronter les élèves à la construction d'une pensée critique. Une partie de l'argumentaire du Ministre-Président est partagée par les protagonistes : le sens, dans le cadre d'une société plurielle, n'est plus donné, il est à construire à travers le débat critique.

Cette affirmation du rapport sous-tend à la fois l’absence d’esprit critique au sein de notre société et la perte de sens. C’est un diagnostic qu’il n’est pas évident de faire partager et pourtant il est essentiel de justifier la nécessité d’une démarche philosophique (nous retombons ici dans l’allégorie de la caverne de Platon).

En ce qui concerne les apports spécifiques de la démarche philosophique, voici les quelques points soulevés dans le rapport pouvant apparaître comme pertinents au regard de l’entreprise :
  • Apprendre à comparer leurs opinions et expériences,
  • Apprendre à reconnaître des points de vue différents,
  • Apprendre à justifier leurs propres énoncés,
  • Apprendre à prendre conscience des implications et des conséquences d'une idée sur l'ensemble de leur existence,
  • Apprendre à partir de la perspective de tous ceux qui sont présents.
Ou par ailleurs :
  • L'organisation des savoirs (acquisition de notions et d'un vocabulaire spécifiques, de savoirs liés à l'histoire de la pensée),
  • La réflexion épistémologique autour des savoirs scolaires existants,
  • Le développement de compétences métacognitives (compétences à questionner, juger et réfléchir, organisation du raisonnement),
  • Les conditions d'élaboration d'un jugement éthique et esthétique sur le double aspect des modalités et du contenu (apprendre à juger, choisir, décider sur les questions de la vie ; reconnaître le Beau),
  • L'élucidation de l'expérience personnelle de l'enfant ou du jeune (soumettre ses valeurs à la critique publique),
  • Le développement d'attitudes personnelles et de compétences socio-affectives (motivation de l'apprenant),
  • L'exercice d'une citoyenneté critique et responsable.

J’ai supprimé de nombreux développements dans ces citations ; vous pouvez trouver l’ensemble du rapport en cliquant ICI.

La fin du rapport est beaucoup plus spécifique à la problématique scolaire. Il ressort néanmoins qu'un enseignement spécifique de la philosophie en soi serait moins pertinent qu’un enseignement articulé aux autres disciplines et inscrit dans une démarche interdisciplinaire.
Une telle approche permet de dépasser l’objection «les objectifs-noyaux ne sont en rien spécifiques à la philosophie, mais encadrent la démarche de bien des disciplines scientifiques». Ainsi, et pour utiliser une terminologie proche de celle de l’entreprise, la philosophie pourrait être considéré comme un processus support et transverse aux autres processus et fonctions. Chaque fonction de l’entreprise (finances, marketing, commerce…) se doit d’avoir une démarche philosophique du type conceptualiser-problématiser-argumenter.
Je ne pousserai pas aujourd’hui la formulation des raisons du « se doit de » mais vous pouvez y réfléchir et en faire part dans les commentaires.


Note : pour mémoire, j'avais publié en 2006 deux articles autour de l'approche de Michel Tozzi :
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