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Management et Philosophie
Un voyage pour nourrir la pensée et penser l'action du management, dépayser ses lieux communs.
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Mardi 29 juillet 2008
La philosophie fleurit un peu partout en dehors de son champ habituel; vous aurez certainement eu l'occasion de la rencontrer, on la croise un peu partout sous toutes les formes : articles en dehors des publications universitaires, revue spécialisée de vulgarisation, cabinets de philosophie, chartes éthiques, responsabilité sociale des entreprises…
Dans un numéro de juin 2008, Newzy abordait les rencontres possibles entre philosophie et entreprise :
Le business réclame l’aide de la philosophie pour sortir du marasme ambiant. En contrepartie, il devra s’interroger sur la place qu’il accorde à l’Homme. Au risque de se remettre sérieusement en cause.

A mon sens et malgré certaines questions intéressantes, l'article n'éclaire pas suffisamment les apports particulier de la philosophie et de sa démarche. Cet apport est trop souvent réduit, plus ou moins clairement, à une opposition entre réflexion ou absence de réflexion. Est-il possible d’obtenir l'écoute attentive de quelqu'un en lui déclarant d'emblée : « vous ne réfléchissez pas ; je vais vous l'apprendre » ?
La question n'est cependant pas facile et comme le soulignait Gilles Deleuze, dans son livre «Qu'est-ce que la philosophie ? » (écrit avec F Guattari), la philosophie n'a pas le monopole de la réflexion (Citation page 11) :
« [La philosophie] n’est pas réflexion, parce que personne n’a besoin de philosophie pour réfléchir sur quoi que ce soit : on croit donner beaucoup à la philosophie en en faisant l’art de la réflexion, mais on lui retire tout, car les mathématiciens comme tels n’ont jamais attendu les philosophes pour réfléchir sur les mathématiques, ni les artistes sur la peinture ou la musique ; dire qu’ils deviennent alors philosophes est une mauvaise plaisanterie, tant leur réflexion appartient à leur création respective. »

Le débat soulevé à l’époque (en 1991) par Deleuze ne différait pas foncièrement ; il cherchait à positionner la philosophie par rapport à l'appropriation des mots de la philosophie, et plus spécifiquement celui de concept, par le marketing, la communication… Son propos m'a d'ailleurs heurté (Citation p 15):
« D’épreuve en épreuve, la philosophie affronterait des rivaux de plus en plus insolents, de plus en plus calamiteux, que Platon lui-même n’aurait pas imaginés dans ses moments les plus comiques. Enfin, le fond de la honte fut atteint quand l’informatique, la publicité, le marketing, le design s’emparèrent du mot concept lui-même, et dirent c’est notre affaire, c’est nous les créatifs, nous sommes les concepteurs C’est nous les amis du concept, nous le mettons dans nos ordinateurs »

D’autant plus heurté que, quelques pages auparavant, Deleuze rappelait cette citation de Nietzsche (Citation page 11) :
Nietzsche a déterminé la tâche de la philosophie quand il écrivit « Les philosophes ne doivent plus se contenter d’accepter les concepts qu’on leur donne, pour seulement les nettoyer et les faire reluire, mais il faut qu’ils commencent par les fabriquer, les créer, les poser et persuader les hommes d’y recourir. »

Ainsi, l’utilisation déviante des mots de la philosophie comme celui de concept n’est-elle pas un échec des philosophes dans cette mission de persuasion ?

A mon avis, il n’y a pas à proprement parler d’échec mais une situation de conflit (en quelques sortes) partant d’une incompréhension mutuelle. Que l’on soit à l’échelle d’un conflit ou plus couramment d’un différend de société ou d’organisation, le changement passe par un travail long, patient et répété d’écoute et d’explication : explication des mots utilisés, explication de sa fonction, de son métier… J’ai pu expérimenter cela de nombreuses fois et les nombreuses démarches qui fleurissent « aujourd’hui » vont dans ce sens.

La philosophie doit se présenter et dépasser l’évidence, cette idée reçue, que tout le monde sait ce qu’est la philosophie.

Dans l’article de Newzy, les arguments contre la philosophie en entreprise sont intéressants ; j’en ai relevé trois :
  • Je suis intervenu sur le pragmatisme lors d’un séminaire avec des dirigeants, j’ai constaté qu’il y avait un intérêt pour tel ou tel point. Mais j’ai des doutes. Sur l’attente en particulier. On ne peut pas éclairer des problèmes techniques sans remettre en cause les finalités et les systèmes. Les perspectives philosophiques sont très limitées.
  • Un intellectuel ne peut être que protestataire envers le système actuel et l’injustice sociale.
  • Sa recherche de philosophie n’est qu’un alibi pour renouveler son image. Elle a juste besoin d’une caution sans obligation ni sanction.
Les deux premiers propos traduisent un manque de patience (qui a dit que les finalités et les systèmes ne pouvaient pas évoluer ? C’est peut-être juste une question de temps) et, dans une certaine mesure, un parti pris idéologique ; l’argument de l’alibi est peut-être vrai, dans certains cas : mais faut-il en faire une généralité ?

Au-delà, il ne faut peut-être pas attendre que l’entreprise vienne chercher la philosophie ; pourquoi le ferait-elle alors qu’elle doit faire face à tant d’autres problèmes dans un monde évoluant à toute allure. Certes, certaines franchissent le pas : les bons élèves en quelques sortes ; des sociétés avec des moyens financiers qui peuvent se permettrent d’expérimenter des démarches nouvelles ?
Je garde toujours en tête le cours introductif de ma prof de philo en terminal laquelle précisait qu’il ne fallait pas attendre que les enfants viennent naturellement à la philosophie ; tout enseignant doit d’abord aller à la rencontre de ses élèves. Elle clôtura son cours par la fameuse allégorie de la caverne. N’est-ce pas la même chose avec les entreprises ?

Tout mon propos n’éclaire pas vraiment pas l’apport des philosophes et, pour cela, je me contenterai aujourd’hui de rapporter les propos de F. Hubault dans Newzy, lesquels ne sont qu’un début :
En quoi la philosophie peut-elle aider l’entreprise ?
François Hubault : Pour la plupart des métiers, il existe des outils, des techniques. Mais ce qui est opérant, c’est la pensée. Et ce qui organise la pensée, c’est la philosophie, le concept. Aujourd’hui, les managers ont besoin du concept, c’est ce qui leur manque le plus. On ne leur donne pas les moyens de se déplacer du registre du savoir à celui de la pensée. Faute de temps, de formation, d’échanges.

Ils ne sont qu’un début car ils relèvent de la solution alors que le diagnostic n’est pas clairement posé. Je reviendrai sur ces questions, et peut-être plus facilement avec l’aide de philosophes.
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