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Management et Philosophie
Un voyage pour nourrir la pensée et penser l'action du management, dépayser ses lieux communs.
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Mercredi 16 juillet 2008
Certains éditeurs informatiques ou cabinets de conseil spécialisés dans le pilotage de la performance affectionnent tout particulièrement la formulation suivante : (je ne parle pas de citation n'ayant pu identifier une quelconque source) :
Ne s'améliore que ce qui se mesure
Ne se mesure que ce qui se comprend
Ne se comprend que ce qui se décrit et se partage

Une formulation alternative, certes différente, du premier terme serait : "les données ne mentent pas".
Dans tous les cas, ces affirmations traduisent à mon sens :
  • Ce vieux rêve de l'homme d'une maîtrise totale de la nature et de son environnement social ; aujourd'hui, le rêve de maîtrise s'est peut-être transformé en fuite devant l'incertain.
  • Une propension à se prévaloir d'une approche scientifique par un recours systématique et parfois inapproprié aux chiffres
Sur un plan purement littéral, cette affirmation apparaît creuse et très insuffisante, comme si tout pouvait être mesuré ! Vous aurez compris que je n'apprécie pas particulièrement cette conception ; la complexité de l'humain ne peut se réduire à quelques chiffres, et cette complexité est ce qui rend le management aussi difficile.

Quelle issue pourrait-on imaginer d'une confrontation avec Protagoras et son fameux : "L'homme est la mesure de toute chose" ?

Vous pouvez aussi aller au-delà de l'interprétation littérale en ne réduisant pas la mesure à la production d'un chiffre mais en la considérant comme une démarche de progrès fondée sur la comparaison entre le présent et le passé (non nécessairement chiffrée) à l'aune d'une formalisation des finalités (autrement dit : une évaluation critique, un retour d'expérience et des objectifs).
Cette vision n'est qu'une ouverture dans le champ philosophique très large du concept de "mesure".

Voir les 3 commentaires - Ecrire un commentaire - Publié dans : Penser l'action
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Commentaires

La complexité de l'être humain de peut effectivement se réduire à quelques chiffres mais force est d'admettre que ce qui ne peut se mesurer ne peut s'améliorer. Ce n'est pas une phrase creuse mais bien la base même de l'amélioration continue. Comme gestionnaire nous nous devons de mesurer les variables critiques de nos processus afin de nous assurer que l'exécution de nos stratégies soient optimales et ce, même dans le domaine des ressources humaines et des services.

La mesure permet aussi de rendre ce management difficile comme vous le dites plus...gérable. Ce discours est loin d'être réducteur par rapport à la complexité de l'être humain car il ne prétend pas en expliquer tous les comportements mais plutôt certains plus critiques que d'autres en regard de la performance organisationnelle.

Comment réussir le lien stratégie/opérations sans cela?

Le Gestionnaire Borg
Commentaire n° 1 posté par Le Gestionnaire Borg le 17/07/2008 à 04h50
Gestionnaire Borg Merci de votre commentaire ; je rejoins tout à fait votre idée concernant la nécessité d'une simplification ; néanmoins, pour être pertinent et s'adapter, il faut juste ne pas oublier que cette simplification n'est qu'une simplification et réduit une réalité plus complexe. A partir de là, la décision et le jugement ne peuvent s'appuyer sur les seuls chiffres ou mesures. Lorsque j'utilise le terme de phrase creuse ou lieu commun, je souligne cette attitude qui consiste à réutiliser des termes ou idées en perdant de vue le sens initial, les hypothèses de base et également limites. Une autre caractéristique de déviance par rapport à l'esprit de la mesure que je mets en avant à la fin de mon article serait (et on rencontre ce type de comportement) d'être atteint d'une boulimie de mesures ; mais vous ne semblez pas être concerné puisque vous mettez en avant l'idée de variable critique. Cette dernière nécessite une vision claire et formulée (il n'y a pas de vent favorable pour celui qui ne sait où il va) ; souvent, à défaut d'une stratégie, on veut tout faire, tout couvrir et... tout mesurer... Mesurer l'essentiel, là est toute la difficulté. Quant à votre question final, je répondrais par une question : pensez-vous que seuls les chiffres permettent de piloter un changement, un progrès ? Qu'est-ce que le chiffre si ce n'est un point de référence, un point de départ. Je pense qu'il y a d'autres moyens, complémentaires (et non exclusifs), d'orienter le comportement : donner l'exemple, communiquer et être présent auprès des équipes pour relever les écarts et expliquer par des mots ce qui est attendu... Certes, il est plus difficile de faire un reporting sur ce type d'action mais je pense qu'un grand nombre d'entreprises, de PME, d'organisations ont réussi sans tout réduire à des chiffres. Je n'ai pas de vision tranchée, j'explore et je le fais d'autant plus que j'ai appris que l'on pouvait faire dire beaucoup de choses aux chiffres (tant en entreprise qu'à un niveau macro ; il suffit de suivre les discussions sur les indices d'inflation, du chômage...) ; avez-vous déjà travaillé sur des problématique d'objectivation des forces commerciales et poussé sur des réflexions sur les moyens d'éviter les comportements de contournement, de déviance par rapport à l'objectif initial ? Je crois (il s'agit d'une opinion non dogmatique) que chaque décision contient un degré de liberté qu'aucune mesure ou procédure ou règle ne peut couvrir ; et c'est là, peut-être le domaine de l'éthique. J'ai consulté votre blog ; nos approches ne sont pas très éloignées ; nous partageons certaines idées mais pas toutes ! Autrement, cela ne serait pas drôle ; j'ai noté que vous évoquiez cette idée (creuse ou pas, c'est un débat) dans votre article sur le sujet. A bientôt
Réponse de La Chouette le 18/07/2008 à 09h53
Chère Chouette,

Je ne puis qu'être d'accord avec toi, autant sur la première partie de ton article (la critique de cette volonté croissante dans notre société de tout chiffrer) que sur la deuxième (dernier paragraphe de ton article).

En effet, tout en restant critique quant à la volonté de tout chiffrer, l'expérience et le bon sens montre que, dans certaines situations du moins, en particulier managériales, la mesure, les objectifs chiffrés, sont bien utiles. Mais comme tout instrument, il ne peuvent être confondus avec les fins et doivent être utilisés avec précaution, sans nous aveugler en simplifiant de façon caricaturale la complexité de la réalité.

Il me semble par ailleurs que, derrière cette volonté de mesurer, il y a peut-être une tendance très "occidentale" et téléologique de penser l'efficacité qui va d'Aristote à Machiavel ou Clausewitz.

Dans son passionant "Traité de l'efficacité", François Jullien montre 'comment cette vision s'oppose à l'approche chinoise de la stratégie: quand l'efficacité est attendue "du potentiel de situation" et non d'un plan projeté d'avance, qu'elle est envisagée en termes de conditionnement et non de moyens à fin, de transformation et non d'action, de manipulation et non de persuasion, etc.: "l'occasion" à saisir  n'est plus alors que le résultat de la tendance amorcée, et le plus grand général ne remporte que des victoires "faciles", sans même qu'on songe à l'en "louer".

De ce clivage, on percevra mieux en quoi consiste la possibilité d'effe; et notamment, qu'il faut sortir d'une conception spectaculaire de l'effet pour comprendre qu'un effet est d'autant plus grand qu'il n'est pas visé, mais découle indirectement du processus engagé, et qu'il est discret.'

Jullien appelle ainsi "fonds d'effet" ce dont nous vient cette efficacité sans dépense, et qui ne rencontre pas de résistance. Il nous conduira à concevoir une stratégie qui serait de l'efficience plus que de l'efficacité.

Bien à toi.

Laurent    
Commentaire n° 2 posté par Laurent Ledoux le 17/07/2008 à 06h38
Laurent, Tu mentionnes l'ouvrage de François Jullien et je l'ai apprécié tout autant que toi, même si j'ai quelques difficultés à appréhender certains points de son approche. Comme tu le rappelles, l'approche chinoise n'a pas le côté théâtre et spectaculaire. Si on fait le lien avec le sujet que j'ai proposé, dans le cas où la victoire se gagne sans livrer bataille, on arrive à l'idée qu'il n'y a rien à mesurer... Encore un point commun supplémentaire ;-)
Réponse de La Chouette le 18/07/2008 à 09h54
Merci la Chouette

Il me semble que le travers ici dénoncé est observable de manière variable selon les cultures. Je voudrais proposer un prolongement du propos de Laurent.

Edward Hall distinguait au siècle dernier les cultures à haut contexte des cultures à bas contexte (j'ai récemment fait un papier là dessus : http://florent.blog.com/3274079/ )
Les premières sont marquées par l'implicite, les secondes par l'explicite. USA Allemagne et pays nordiques sont à bas contexte ; Chine Japon, maghreb et pays latin sont à haut contexte. La france serait un peu au milieu.

Cette notion me semble importante ici car un pays à bas contexte présuppose qu'en une phrase j'ai tout dit ; que la vérité se dit par les mots. Alors que dans un pays à haut contexte les choses resteront implicite (comme par exemple tout l'imaginaire associé à un proverbe chinois chengyu)

Pour moi le travers ici dénoncé consiste à définir des outils de mesure de l'amélioration et à s'enfermer dedans, ne voyant ni les effets pervers de l'amélioration ainsi mesurée, ni les nouveaux leviers de performance qui apparaissent dans les transformations du monde.

Ce travers guette nettement plus les cultures à bas contexte que les autres, qui restent plus "aux aguets" et moins "les yeux rivés sur le compteur"

observation-action : les deux sont évidemment nécessaires; imbriqués et itératifs. Et comme le disait le premier commentaire, mettre en oeuvre une stratégie est tout bonnement impossible si les opérations ne sont pas mesurées en regard de cette stratégie.
Commentaire n° 3 posté par Florent le 17/07/2008 à 15h42
Bonsoir Florent, Cela me fait plaisir de te retrouver en ligne ; il est vrai et que je m'étais un peu éloigné de ce blog ces derniers mois (pour avancer sur d'autres projets). Ton complément avec l'approche de Hall est très intéressant. J'ai l'impression qu'à ce stade au travers des différents commentaires les divergences ne sont qu'apparentes ; je pense avoir suffisamment préciser par mes compléments en commentaire que je ne rejette pas l'idée de la mesure par les chiffres ; je questionne seulement les comportements qui en font un critère exclusif. Pour moi, sortir des lieux communs (ou idées creuses comme je le formulais dans l'article) est un exercice difficile qui ne nécessite de naviguer en permanence entre une réalité complexe et une nécessaire simplification,entre action et réflexion (知行合一 zhi xing he yi le savoir/pensée et l'action ne font qu'un ; complémentarité sans exclusion). Bravo au passage pour ton article sur le haut et bas contexte (il est clair que les chinois sont dans un haut contexte ; oh combien de fois, ai-je eu en guise de réponse : "cela dépend du contexte" ; de plus, et tu le sais bien mieux que moi, une phrase chinoise contient moins de mots, moins de grammaire que le français, l'anglais, l'allemand...; le sens vient du couple phrase-contexte.
Réponse de La Chouette le 18/07/2008 à 09h55
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