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Dimanche 10 juin 2007 7 10 /06 /Juin /2007 11:29
chat-alice.gif Définir la réalité

Je vous rappelle la citation rapportée par Zone Franche et ayant déjà fait l'objet de premiers échanges que je vous invite à lire (Définir la réalité (1)) :

"La première responsabilité du leader est de définir la réalité. La dernière est de dire merci. Entre les deux, le leader est un serviteur"

Définir la réalité, voilà une mission bien ambitieuse. Est-ce vraiment dans les attributs du manager ou plutôt dans ceux d'une force divine ?

J'ai essayé de trouver quelques éléments supplémentaires d'interprétations, relatifs à l'auteur, Max De Pree, en particulier le livre d'où est tirée la citation : Leadership is an art. Zone Franche, dans son commentaire, traduit bien les idées récurrentes que j'ai pu trouver : dire la vérité, dire les valeurs.

La réalité évoquée donc la citation est ici dans la parole, une parole qui influence la vision que les gens/équipes ont de la réalité.

Peter Senge considère ainsi quatre niveaux dans ce travail sur la réalité : les événements, les comportements, les structures et les objectifs (Source).

Le leader crée et gère ainsi une tension créative, en particulier entre la vision et la réalité (je reviendrai à une autre occasion à cette idée de tension).

Essayons maintenant de nous détacher un instant du contexte de cette citation.

Pierre Colrat, dans son commentaire, définit le réel comme ce qui est extérieur au sujet et lui résiste. Dans une telle conception, où il faut distinguer différents types de réalité et où il n'y donc pas qu'une
réalité physique, la fiction peut constituer une réalité ; ainsi, Goldorak ou le chat du Chester de Alice aux pays des merveilles (Lewis Caroll), le chat qui sourit, sont une réalité ; elle vous est extérieure et quoique vous fassiez ou pensiez, elle existe chez bien d'autres, elle fait partie de notre monde.

Oscar Wilde disait ainsi :
Une chose dont on ne parle pas n'a jamais existé. C'est l'expression seule qui donne la réalité aux choses.
Le réel n'est jamais complètement et définitivement fixé dans ses contours ; par sa faculté d'interprétation, l'homme peut créer du réel.

Faisons un détour par un développement intéressant sur le concept de réalité au travers d'un article de Sergecar, un site intéressant du web :

Partons de l’opinion commune. Le plus souvent, « la réalité » est un mot qui est employé dans l’attitude naturelle pour désigner l’ordre des faits et l’ordre des choses en tant qu’il est séparé de moi, qu'il existe en soi, qu’il est indépendant de moi et surtout qu’il s’impose massivement à moi.(...) Je dis que la table est réelle, parce que je me cogne dedans. Je me rends au bureau et je dois retourner dans ce lieu plutôt gris, affronter ce chef de service râleur, l’ambiance exécrable du travail. C’est ma réalité de tous les jours. Il y a moi et les autres, moi et ma femme, ma belle-mère, mon patron, mon chef d’équipe, ma belle sœur et ce cousin casse-pieds toujours là pour emprunter quelque chose sans jamais le rendre ! Ma réalité quotidienne, c’est ce monde de conflits permanent, cet ennui, cette grisaille, avec parfois quelques bons moments, une sorte de répit dans la lutte quotidienne. Ma réalité, c’est l’angoisse de parvenir à boucler mes fins de mois, de recevoir encore des factures imprévue, c’est d’appréhender la situation de mon fils, de ma fille en étudiants, c’est de m’inquiéter pour leur avenir. (...) Cette réalité est très humaine, et cette représentation de la réalité est tellement conflictuelle, violente, cruelle, que le sens commun adjoint souvent au mot réalité un qualificatif : la dure réalité du monde.
Nous allons donner un nom à cette réalité, nous l’appellerons réalité empirique, ce qui souligne qu’elle est posée au niveau de la sensation, mais surtout à travers une d’opposition brutale entre le sujet et l’objet, entre moi est le choses contre lesquelles je bute, contre moi et les personnes contre lesquelles je bute aussi, contre tout ce qui est dans l’ordre de ces faits massifs qu’il faut affronter, et devant lesquels je dois finalement m’incliner. Il y a un implicite dans la représentation de la réalité dans l’attitude naturelle. « Que voulez-vous mon bon monsieur, c’est comme çà ! C’est la réalité et on n’y peut rien ». On ne fait que subir cette réalité. La réalité, c’est oppressant par nature. (...) En tout cas, le mot même de réalité, prononcé dans l’opinion n’a pas du tout de connotation positive, c’est plutôt un constat accablant. Il implique aussi une conception du sens de la vie qui est d’un impayable conformisme : à en croire tous ces gens qui se disent « réalistes », tout ce qui compte, c’est de « s’intégrer » à la société, de mettre en place chacun comme une brique dans un mur (like a brick in the wall, Pink Floyd ! ). (...)
Nous pensons que la réalité va de soi. Comme si l’ensemble des choses qui ont une existence objective, l’ensemble de tout ce qui peut faire l’objet d’une constatation ne faisait jamais intervenir notre propre subjectivité. Mais à y regarder de près, « chose », « existence objective », « constatation », tout cela n’existe que dans la conscience que j’en prends. (...) Ce que nous appelons réel est le résultat d’un consensus présent dans la conscience collective. C'est ce consensus que l'on appelle notre réalité empirique. Au Moyen-Age, en Occident, il paraissait réaliste de penser que la Terre était plate, que les moustiques pouvaient apparaître par génération spontanée de l’eau croupie. Dans les temps modernes, il est réaliste d’admettre que la terre est ronde, de penser qu’il n’y a pas de génération spontanée d’organismes. Ce que nous appelons réel est déterminé par le savoir admis, les paradigmes reçus. (...)
Pour échapper à une réalité bien trop décevante, on se tourne vers une représentation qui relève du fantasme. C’est un peu comme si, par le biais de l’art, nous cherchions à réintroduire le monde du rêve dans l’état de veille. D’où l’idée que l’art est là pour transporter le spectateur dans un autre monde, un monde qui n’est pas le monde réel, mais un monde irréel, tissé par le désir. (...)  Nous n’avons aucun mal à regarder l’art comme une évasion : toute notre culture de la consommation nous y encourage en permanence, elle qui exalte les fuites exotiques, les extases psychédéliques, les évasions romantiques, les sublimes délires de la science-fiction… contre la laideur grise de la réalité dans laquelle nous vivons d’ordinaire. Nous avons besoin d’un au-delà de la vie pour nous faire oublier la vie. (...) L’art engagé en ce sens, procède exactement à l’inverse de la recherche d’une fuite, d’un exercice parfois désespéré de lucidité. Picasso n’a assurément pas peint Guernica pour proposer une sorte d’évasion, mais pour faire exploser sur la toile la violence de la guerre civile en Espagne. (...) Il y a heureusement des esprits assez perspicaces pour avoir compris que l’art, loin d’être le véhicule de la fuite, pouvait être ce pas de danse qui nous emporte et nous ramène au sein du Réel. Là où nous sommes. Au sein de la Vie, de sa Joie d’être et de ses souffrances, de son éternel jeu avec elle-même et son expérience pathétique.

J'aime particulièrement cette vision de la réalité comme quelque chose de relatif dépendant des personnes qui la considèrent et des savoirs admis et paradigmes reçus. Une telle vision appelle à l'exercice du sens critique (relire Sur la voie du discernement avec Hitchcock et Le management, une affaire d'opinions).

Cette dernière rélfexion m'éloigne légèrement de la formulation de De Bree ; selon moi, le leader ne doit pas se contenter de définir la réalité, puisque définir, c'est-à-dire donner des limites ; le leader doit également ouvrir la réalité, ouvrir ses collaborateurs à d'autres interprétations, à d'autres sens : le leader ouvre et ferme à la fois la réalité (cette vision personnelle est tout à fait discutable).

Dans la rédaction de ce petit article, j'ai essayé de faire un détour par un domaine de la philosophie, la phénoménologie, qui est une approche tout à fait originale de la réalité ; malheureusement, je ne connais que trop peu cette branche, initiée par Hegel, porté par Husserl. Si un lecteur averti passait par ici, qu'il n'hésite pas à apporter une petite contribution à cette réflexion.


Liens :
Qui est Max De Pree : ICI
Qui est Peter Senge :
Publié dans : Management et organisation - Voir les 3 commentaires - Ecrire un commentaire - Par La Chouette
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Commentaires

Excellent complément que je ne pensais pas susciter en lachant cette citation de Max De Pree. En fait on a détourné le sens de la citation , car le point de départ sur la "réalité" est bien sûr intéressant, mais c'est la formule de De Pree qui encourage à devenir un serviteur, qui revient en scène pour dire "Merci" , qui avait surtout attiré mon attention.
On pourrait engager un débat sur cette deuxième responsabilité : ça veut dire quoi , dans l'entreprise moderne, "dire merci" ?
Donner des primes ? faire des discours ? il y a autant d'ambiguïté dans ce terme que dans le premier... 
J'espère que le philosophe nous trouvera des références intéressantes sur le sujet...
j'y réfléchis moi-même.
Commentaire n°1 posté par Zone Franche le 10/06/2007 à 22h52
une autre petite histoire pour compléter la réflexion , celle du matelot Jones ...
http://gillesmartin.blogs.com/zone_franche/2007/06/ici-matelot-jon.html
Commentaire n°2 posté par Zone Franche le 24/06/2007 à 17h26

Comme Michel Foucault l'a montré dans "les mots et les choses" ; la perception de la réalité est différente selon le système dans lequel on la voit.

Un exemple simple : si je connais la grande ourse, je la vois. Sinon je ne la vois pas parmi les étoiles du ciel.

Si le manager est dans son propre système, en rupture avec les systèmes de ses collaborateurs, il ne parviendra pas à définir la réalité auprès d'eux. 

Les valeurs de cohésion et d'une identité collective, absentes de la citation (en dehors du remerciement quand tout est fini), me semblent essentielles à l'exercice du management.

Commentaire n°3 posté par Florent le 11/07/2007 à 11h42
Je discutais récemment de la citation de De Pree avec mon nouveau DG et nous sommes tombés d'accord sur le fait qu'elle restait néanmoins incomplète. Elle a néanmoins, je pense, une certaine force d'attraction que les frères Heath qualifieraient de "made to stick" (lire article de l'Agora)
Réponse de La Chouette le 20/07/2007 à 00h30

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